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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2015

Paloma Moin

MÀJ 24-04-2018

(c)salimsantalucia, 2017

Public Pool #4 - Cité des Arts (Paris)

J'ai terminé d'installer le matériel avant l'heure prévue. Je ne devais pas commencer à écrire avant 16h. Mais c'est moi qui ait donné cet horaire !

Je commence presque une demie heure à l'avance. Une seule personne me lit. Les autres sont à l'intérieur. J'ai entendu parler de Derrida en passant. C'est toujours étrange cette performance.

Au moins j'écris. Parfois on se sent seul même quand on est entouré.

En lisant ou en écrivant, on est forcément dans une sorte de bulle. Alors peut-être qu'on oublie ce sentiment de solitude parmi les autres.

Je ne voulais pas commencer par une note mélancolique. Est-ce que ça l'est ? Trop ?

C'est difficile de sortir de cette boucle une fois qu'on est lancé. Mais c'est aussi toujours un peu troublant de commencer un nouveau texte. J'ai souvent cette envie de trouver un début poignant. Incisif. Concis.

Mais je ne sais pas s'il existe un écrivain qui sache comment commencer son texte, qui puisse trouver du premier coup, la bonne première phrase.

J'ai aperçu un livre, il n'y a pas si longtemps, qui regroupait des débuts de romans. Ceux qui auraient été les plus saisissants.

La dernière fois, je ne me suis pas préparée. Alors pour aujourd'hui, j'avais décidé de terminer le roman que je lisais et d'en commencer un autre. Comme ça, j'aurais en tête deux styles différents. Mais je ne sais pas si ça marche comme ça... Peut-être que tout sert : prendre le métro et observer les gens, manger... tout participe. Avant, j'avais des horaires pour écrire. Je savais que j'aimais écrire le soir. Très tard ; quand j'étais déjà troublée par la fatigue, qu'il fallait alors mettre le peu d'énergie qu'il restait pour une seule et unique tâche. Se concentrer, tout mettre dedans. En journée, j'ai toujours mieux à faire : faire le ménage, les courses, aller faire un peu de sport, regarder une série. Mais la nuit, il y a plein d'activités qu'on ne peut pas faire. Pour ne pas déranger les voisins.

Je commence à chaque fois de la même manière : je parle de ce problème du début. Parfois, j'essaie de citer un début que j'aime bien. Et puis, je parle du contexte.

Hier soir, j'avais plein de bonnes idées, que je voulais garder. Et puis, elles sont parties. Je voulais parler de Daniel Buren, de l'in situ. Il paraît qu'il a été le premier à utiliser cette expression pour son processus. Au moment où il a décidé d'utiliser les lieux qui l'invitaient comme ateliers. Artiste in situ. Et puis, je me suis dit que ce que je faisais ne ressemblait pas tellement à du Daniel Buren...

J'ai oublié les autres possibilités.

On dit souvent qu'il faut avoir un calepin pour tout noter. Mais quand je prends des notes, je ne les relis pas.

Non, ce n'est pas vrai. Il m'est arrivé de relire des notes. Des années plus tard. Et de retrouver des vieilles idées qui m'avaient échappées. Je ne me souviens pas d'avoir jamais repris une vieille idée... J'entends qu'on annonce la dernière performance avant la pause... Je suppose qu'il y aura davantage de monde ensuite. Ou peut-être davantage de lecteurs !

C'est amusant de penser que ce que j'ai écrit au début ne sera pas lu. Ça reste pour moi.

Il n'y a que le moment présent. Une sorte de fil d'actualité. On dit comme ça ?

Le mois dernier, j'ai fait une visite guidée pour le Musée Jacquemart-André, à la suite d'un discours où les questions du public étaient envoyées par tweet.

Peut-être que je pourrais faire ça un jour. Demander aux gens de m'envoyer des remarques, des pensées... Ça ne me plaît pas tant en fin de comptes... Je préfère me laisser porter par ce qui se passe autour de moi.

Là, par exemple, je suis toute seule. Il n'y a plus personne. C'est très étrange... j'entends des pas. Une personne traverse la pièce sans s'arrêter. Si, juste avant l'entrée de l'auditorium. Elle observe le programme avant de le déposer sur la pile, et consulte son téléphone. Je crois qu'elle prend une photo de quelque chose. Et puis, elle entre dans la salle. Je ne la vois plus.

Déjà, j'entends des voix au loin. Ça s'enchaîne et les gens ne se croisent pas. Eux, m'ont dit bonjour.

Bonjour... on a eu du beau temps aujourd'hui. C'est souvent mauvais signe quand on parle de la météo.

J'aimerais savoir de quoi rient les personnes que j'entends à l'étage. Il y a un piano aussi. Deux pianos en simultané. L'un a l'air de provenir de Public Pool, et un autre de la salle de répétitions.

Plus personne ne passe.

Cinq personnes sont sorties d'un coup. Ça ne faisait pas longtemps qu'elles étaient entrées. Se sont-elles ennuyées ? Ou n'étaient-elles là que pour une intervention précise ?

Je me demande qui est le public de cet événement ? Est-ce que ce sont toujours les amis des artistes ? Est-ce que d'autres personnes viennent ? Comment seraient-elles au courant si ce n'est pas par relations ? Est-ce qu'on va vraiment voir des choses comme ça, si on ne connaît personne ?

Je ne comprends pas si la voix que j'entends est un enregistrement, un robot, ou si quelqu'un est en train de parler réellement.

J'ai toujours faim au plus mauvais moment.

Hier, c'est en plein milieu d'une visite guidée que mon ventre s'est mis à gargouiller. Mais personne ne s'en est aperçu. Les gens passent à nouveau. Ah ! Je crois que l'autre performeuse hors auditorium est arrivée. J'ai lu quelque chose comme « tampon » dans un des mails. Des personnes entrent et sortent d'une autre salle derrière moi. Je ne savais pas qu'il y avait un autre espace clos à ce niveau. Peut-être que la musique venait de là en fin de comptes. Des personnes sortent de l'auditorium. Les sorties n'ont pas toujours l'air de correspondre avec la fin d'une performance... Peut-être est-ce déjà une pause ? J'observe les gens qui sortent. Ils ont l'air satisfaits. Je ne sais pas ce qu'ils ont pu voir, ou entendre... peut-être que quelqu'un me racontera... Je n'ai vu que les premières interventions.

J'ai oublié la durée de la pause. Tout à coup, il y a beaucoup de monde. J'ai la sensation d'avoir oublié ce que ça faisait, tout ce monde.

Pourtant, je n'ai pas passé tant de temps dans la solitude. Ça sonne dramatique, hein ?

Je n'arrive plus à capter les bribes de conversation au vol. Tout se mélange. C'est inquiétant.

Peut-être que je pourrais me concentrer sur une voix, pour essayer de comprendre une conversation. Certaines se détachent des autres.

J'ai fini Vernon Subutex hier. Et Vernon finit comme ça, dans cet état presque second, où il hallucine et se sent invisible.

Mais quelqu'un est venu me parler à l'instant. Alors, c'est que je ne suis pas invisible... ahah !

Je ne sais pas si ce canapé est très confortable. À chaque fois, c'est pareil. On est mal assis.

La fois dernière, j'avais un tabouret trop haut pour la table que j'avais devant. Au moins, cet inconfort me tenait éveillée. Mais là, j'ai le chauffage dans le dos, un canapé moelleux. Alors bon... c'est comme ça dans les canapés. On n'est pas si bien finalement. Je m'affale... et puis à écrire sur un ordinateur, on a la nuque raide.

Je pensais que ce petit salon donnerait envie à certains de s'asseoir. Surtout avec le buffet en face. Peut-être que ça fait trop scénographie. Alors que j'ai trouvé l'espace comme ça !

Chez moi, je n'ai pas de canapé. J'ai hésité à en acheter un il n'y a pas si longtemps. On en fait des tout petits. Pratique pour les tout petits appartements parisiens. J'en ai vu plein ! J'ai guetté la moindre vente privée, écumé toutes les annonces. Comme pour les vêtements, j'ai rempli des paniers en ligne, laissé des fenêtres ouvertes en simultané sur mon ordinateur, pour me décider plus tard. Et puis, quand j'ai éteint mon ordinateur, tout a disparu. Je n'éteins pas souvent mon ordinateur. Je le laisse en veille. De toutes manières, je m'en sers tout le temps.

Je crois que c'est l'objet que je touche le plus. Et puis ma bouilloire électrique. Ce sont les deux objets dont je ne peux pas me passer.

Non, c'est un mensonge... Je pourrais probablement m'en passer... mais quand même, je m'en sers énormément.

J'entends une bouilloire derrière. À force, c'est un bruit qui m'est devenu familier. Presque rassurant. On se sent toujours mieux avec une tasse de thé. Pour certains c'est le café.

J'ai lu sur un site internet qu'il y avait des aliments qui permettaient de garder ou de produire davantage de chaleur. Alors je les ai intégrés à mon quotidien. J'ai très souvent peur d'avoir froid. Alors je superpose les sous-couches de chez Uniqlo. Et pulls. Et Gilets.

Il paraît qu'il faudrait boire du café, des infusions de curcuma + cannelle + gingembre, manger du chocolat noir pour avoir moins froid.

Je l'écris, au cas où vous seriez comme moi. Ça peut vous être utile. Mais je n'ai pas testé suffisamment ces méthodes pour vous les recommander.

De toutes manières, là, j'ai trop chaud.

Peut-être que vous produisez tous trop de chaleur là. Quelqu'un rit en face de moi. C'est ma mère. La seule qui porte un pull rose.

Elle a un rire contagieux.

J'ai commencé un roman ce matin, ou hier. Je ne sais plus. Une femme sans écriture. C'est le titre ! De Saber Mansouri.

Et il commence comme ça, par une lettre de la mère à son fils.

J'avais hâte de lire ce roman. Je suis entrée dans chaque librairie que j'ai croisée sur mon chemin pour le demander. Mais on m'a toujours offert de le commander. Je préfère repartir avec mon livre en mains. Je n'aime pas commander et devoir retourner à la librairie.

Je l'ai acheté sur Amazon en fin de comptes.

Et puis cette mère qui écrit à son fils. Je ne pensais pas que ce serait si dur. Elle ne lui fait que des reproches. Elle lui reproche d'essayer d'écrire cette biographie sur elle. Parce qu'il ne l'a pas contactée depuis 15 ans.

Mais elle a une belle écriture. Une femme sans écriture ? Elle a l'air de savoir écrire.

Dans le deuxième chapitre, c'est de la grand-mère dont on parle. Enfin... c'est elle qui s'adresse à sa fille.

Je voulais voir comment s'articulaient ces paroles, de différentes époques, entre plusieurs générations. Réunies et organisées par l'auteur.

Mais j'avais raté la rencontre pour la sortie du livre. Je l'avais notée dans mon agenda. Mais c'est comme pour tout le reste. Si ça n'est pas du travail, j'oublie d'y aller. Parce que j'ai un code couleur dans mon agenda. Alors je ne finis par ne prêter attention qu'à la couleur qui concerne le travail. C'est nul, je loupe tous les événements comme ça.

C'est un peu comme maintenant. J'aurais voulu assister à toutes les interventions. Mais c'est pas possible, puisque je suis là moi aussi. J'en fais partie. C'est toujours pareil.

Je ne vais quand même pas me plaindre d'être là à vous écrire !

Il faut arrêter avec ça ! Mais quand même, il faudrait pouvoir se démultiplier.

Là, il y aurait quelqu'un, une version de moi même en train de faire le ménage. Et puis une autre, réviserait pour la visite guidée que je fais demain matin. C'est sur les passages couverts de Paris.

Je ne l'ai pas encore faite. J'appréhende toujours un nouveau parcours. Moins dans les expositions. Mais à l'extérieur on ne sait jamais ce qu'il peut se passer. Tout à coup, une rue est fermée, un parc est en travaux, une façade en rénovation. Et alors, il faut improviser. Déjà, il faut être super fort en orientation, pour ne jamais avoir l'air perdu. Mais à Paris, on retombe toujours sur ses pattes. Les rues tournent en rond.

Les gens se sont approprié l'espace. Certains sont assis. C'est plus convivial.

Cette pause est vraiment longue. Je ne sais pas quelle était la durée initialement prévue.

Ah, je crois que ça reprend bientôt.

J'ai vraiment trop chaud.

J'ai acheté cette robe il y a quelques jours. Et puis, j'ai lu que les paillettes n'étaient pas respectueuses de l'environnement. Je me rassure en me disant qu'il s'agit de fils métallisés tissés dans la robe. Dans le tissus de la robe. Pas des paillettes. Alors ça va.

Tout ça me préoccupe beaucoup. J'adorais les paillettes. J'aime bien les choses qui brillent.

Mais, au quotidien, c'est plus difficile.

D'ailleurs, même ici, on a une sorte de code vestimentaire. Peut-être que c'est à cause de l'hiver.

C'est froid, il pleut... il fait nuit tôt... alors on met des couleurs sombres ?

Ça n'a rien à voir.

Une fois, j'ai passé toute une soirée à chercher l'origine de cette mode des vêtements sombres.

Toutes les théories se contredisaient. Certaines avaient à voir la religion. D'autres avec une économie de teinture.

J'avais entendu, pendant un mariage, une convive dire qu'elle avait l'habitude de teindre tous ses vieux vêtements en noir pour leur donner une deuxième jeunesse. Mais qu'en fin de comptes, elle ne s'habillait plus qu'en noir.

Il y a même des lessives spéciales pour le noir. Alors qu'il n'y en a pas pour chaque couleur.

On n'aurait pas suffisamment de place pour tout organiser. Par couleur. Imaginez la buanderie...

Un produit et un bac pour chaque couleur.

On a inventé les lingettes pour tout mélanger.

Je ne sais pas ce qui vient maintenant. S'ils laissent la porte ouverte, j'entendrais un peu. Je me demande ce que l'autre artiste tamponne. Est-ce que c'est un tampon qu'elle a fabriqué elle-même ?

J'ai eu peur de l'espace qui me serait accordé quand je suis venue inspecter les lieux.

C'est la première fois que j'utilise ce mot, inspecter, dans un texte.

Il y avait une autre exposition dans ce couloir. De gigantesques sculptures. Il aurait été difficile de partager l'espace.

J'ai réussi à avoir un coup de tampon. Elle m'a dit « C'est une œuvre qui s'appelle Manifeste ». Un cercle, dans lequel on peut lire l'inscription suivante : « forme précaire apparente ce jour sans valeur manifeste ».

J'aime bien cette idée, d'une œuvre si fragile, qu'elle part en un lavage. Dont il faudrait prendre soin. Ou peut-être pas du tout. La malmener. Faire la vaisselle sans gants.

Un couple vient d'arriver, je connais l'homme, on a travaillé ensemble dans une exposition.

Ils s'arrêtent au buffet avant d'entrer. Ils font des grimaces. Une autre femme arrive, elle grimace aussi.

On entend les applaudissements à l'intérieur.

L'homme avec le brassard de sécurité a l'air de contrôler les sacs qui l'intéressent. Ou de manière aléatoire. Ils font ça à certaines douanes.

Quand je voyageais avec mon père, je lui demandais de tailler sa barbe. Avec sa barbe, on nous arrêtait à coup sûr. Et après un long voyage, la dernière chose dont on a envie, c'est d'ouvrir ses valises à l'arrivée. On a juste envie de s'engouffrer le plus vite possible dans un taxi et de s'arrêter quelque part où on ne sentirait plus ces vibrations.

On sent les vibrations encore longtemps après le voyage.

Mais ça fait longtemps que je n'ai pas pris l'avion comme ça, pendant des heures, à tenter de s'endormir, sans y parvenir. Mais c'est beau, tout ce qu'on voit. Les paysages, l'atterrissage. On dirait des maquettes. Et puis, ce temps où on ne fait rien d'autre qu'être transporté.

D'ailleurs ce tapis est un peu étrange... Il y a un long tapis noir déroulé dans le couloir.

Il n'était pas là, la semaine dernière. Ce n'est pas un tapis rouge, puisqu'il est noir.

Ça fait un peu tapis d'aéroport.

J'ai pensé qu'il servait à atténuer les bruits des pas. Mais il ne couvre pas le trajet complet jusqu'à l'auditorium.

Deux personnes parlent à côté de moi. Elles échangent leurs points de vues sur cet après-midi.

L'une de ces personnes est une performeuse. Il me semble qu'elle s'appelle Julie. Nos chemins se sont croisés déjà à de multiples reprises. Elle a changé sa coiffure. Et moi aussi.

Je ne suis pas certaine qu'elle m'ait reconnu.

C'est drôle d'écouter des conversations. Je ne sais pas si les gens se sentent épiés. Je n'aimerais pas qu'ils contrôlent ce qu'ils disent ou qu'ils placent des pensées exprès pour moi.

Il y a ce jeu parfois, on se fait des listes de mots à placer dans une conversation. Les mots les plus étranges ou incongrus que l'on puisse imaginer.

Des amis m'en avaient suggéré lors d'une soutenance. Mais avec le stress, je n'avais pas réussi à placer « banane » et d'autres.

Je viens de placer « banane ».

J'en ai acheté 3 ce midi avant de repasser par chez moi. J'avais laissé mon ordinateur ici.

Alors je ne suis pas restée longtemps chez moi. Je ne pouvais pas travailler, ni consulter mes mails. J'ai lu un peu, avec mon chat. Je suis restée exprès. Quand je m'absente de trop, mon chat me le fait payer.

L'agent de sécurité s'est éclipsé avec un café et une assiette remplie de biscuits. Il n'avait pas l'air bien sûr d'être autorisé à se servir.

D'autres applaudissements.

Un homme dit « Tu m'aurais dit, je me serais habillé un peu mieux. ». Juste avant, une femme est passée, très élégante. Avec une cape rouge assortie à ses bottines.

Il y a plein de vestiges d'expositions ici : des clous alignés, des vis, des fils transparents, des serre-câbles... Pourtant, les murs ont l'air d'avoir été repeints récemment. Peut-être est-ce le cas. Les expositions ont l'air de tourner très vite.

J'entends un piano fou et un violon qui dialoguent. C'est fou comme on peut se représenter une scène, un opéra rien qu'à écouter de la musique.

La personne qui parle au micro (je ne distingue pas ce qu'elle dit) a l'air énervée. La voix déclame, affirme, d'une manière vive.

J'essaie une autre position.

J'ai hésité à m'acheter une paire de chaussettes de contention sur internet. Elles avaient l'air révolutionnaires. Les avis, avec photographies à l'appui, vantaient les mérites de ces chaussettes qui comprimaient pieds et mollets pour activer la circulation.

Je ne sais pas si j'ai des problèmes de circulation. Mais je passe beaucoup de temps soit assise, soit debout.

Peut-être que c'est comme pour les produits anti-rides. Il faut les utiliser dès 25 ans, en prévention.

C'est fou le nombre de recommandations que l'on peut recevoir à 25 ans : il faut faire tous les rappels de vaccins, frottis, crèmes anti-rides, mieux manger, moins boire, dormir plus, changer d'oreiller.

Et puis aussi, on vous dit «  dernière année, profites-en, après, tu payes plein pot ». Ils font allusion aux tarifs des musées, cinémas, trains...

Peut-être qu'à une époque, c'était l'âge où on avait une promotion. Ou alors, un enfant et puis une promotion. Comme étape logique.

Et puis on aurait gardé cette idée... promotion donc plus d'argent, donc prix plus chers.

Je ne sais pas s'il y a une deuxième pause. Une partie du public est ressortie. Peut-être qu'ils sont fatigués.

Deux personnes sont passées me voir. Je ne les connais pas. C'est mon père qui leur a transmis l'information. Ce sont deux anciens élèves à lui. D'une école d'art à Buenos Aires.

Il s'imagine toujours que je vais pouvoir aider les gens qu'il m'envoie, que je peux être une sorte de référent, contact rassurant.

Peut-être qu'on faisait ça avant. On avait plus de temps je crois.

On s'accompagnait chez le médecin, ou faire des démarches administratives. Maintenant, on fait presque tout sur internet.

Il ne me reste qu'une heure. Je me demande souvent ce que je vais être en train de raconter à la fin. Si j'aurais envie de davantage de temps. Ça a l'air banal de dire « c'est à la fois court, et long ». Est-ce qu'on dit plutôt l'inverse ?

J'imagine les personnes qui pourraient dire les phrases que j'invente.

Peu de personnes ont eu l'air de m'associer au texte qui apparaît à la projection. Peut-être qu'ils s'imaginent une autre voix. J'ai du mal à m'imaginer autrement que comme je suis. Est-ce que vous y arrivez, vous ? Ou alors est-ce que c'est normal de ne pas réussir à s'imaginer dans un autre corps ?

J'entends parfois dire « si j'étais à sa place, à ta place, si j'étais untel ». Mais est-ce qu'on s'imagine, c'est-à-dire, est-ce qu'on peut réellement se sentir quelqu'un d'autre ?

Est-ce que cette impression pourrait devenir presque palpable ?

Ou alors est-ce que c'est déjà un trouble de la personnalité...

On dit qu'il faut parfois s'oublier pour les autres. Ou alors, comme une qualité, que quelqu'un fait passer d'autres avant lui même.

Dans l'avion, on vous conseille de mettre votre masque à oxygène avant d'aider les autres.

Parfois, j'oublie les noms des gens. J'ai des amis qui en parlent. En riant. Mais d'eux-mêmes, et de leur propre problème de mémoire des noms.

Une fois, une amie disait que lorsqu'elle ne se souvient pas du nom de quelqu'un, c'est qu'un autre lui conviendrait mieux. « celui là a une tête à s'appeler untel ».

Moi, je n'arrive même pas à écrire mon nom maintenant que les correcteurs sont automatiques.

Je tape les lettres dans le bon ordre, et l'ordinateur me renomme : Panama, Paola, Pamela...

Les gens, pareil. Sauf ceux qui sont intrigués, et qui me demandent si c'est italien.

Alors je réponds « c'est espagnol, ça veut dire colombe », sans hésiter, on me répond « c'est joli » . Je rétorque souvent « Je ne l'ai pas choisi ».

C'est difficile d'apprécier un compliment à propos de quelque chose qui ne dépend pas de vous.

Passe encore si c'était un pseudonyme... j'aurais pu me vanter d'avoir bien choisi mon nom. Prénom.

Pré-nom, c'est presque moins qu'un nom... en espagnol, on n'a pas un pré- et un nom. Ce sont deux mots différents.

En français et en anglais, les deux sont associés, l'un devance l'autre. Avant, on ne se posait pas la question du nom. On faisait en fonction du calendrier. Est-ce qu'à l'époque, on aurait pu dire « tu as un joli nom ? ». Je suis née à la saint Nestor. Je ne sais pas quel est le féminin de ce nom.

Nestorine ?

Le public sort de l'auditorium, peut-être est-ce la deuxième pause.

Je ne sais plus quoi penser ce tampon sur ma main. J'aimais beaucoup cette idée, et maintenant je trouve qu'il n'est plus du tout agréable à porter. Je ne vois que lui. Il est dans mon champ de vision.

Je pensais que la deuxième pause était à 17h... c'est encore une fois un peu étrange. D'un coup, plein de monde. Je ne sais pas tellement comment me comporter face à ce monde. Je me suis déjà un peu approprié ce petit salon. Je suis là, mais ce n'est pas comme si je recevais des convives chez moi.

Il y a plus de monde que je ne pensais à l'intérieur de la salle. On ne peut pas réellement distinguer une tranche d'âge. Mais la plupart ont un verre en plastique à la main. Ceux qui se parlent, parlent par deux. Rares sont les groupes qui dépassent ce nombre. Certains commentent, d'autres sont amusés.

Dans l'auditorium, on doit tous bien se tenir en général. Se faire discret, écouter, tapi dans l'ombre.

J'étais au cinéma en début de semaine. Un couple se disputait. Mais personne ne semblait réagir. La femme criait en cherchant son portable. Non, elle ne criait pas, elle parlait fort. Et son copain avait l'air exaspéré. Au bout d'un moment, elle a changé de place. Elle s'est assise tout devant. Et son copain a fini par la rejoindre. Quand les lumières se sont allumées, le gardien du cinéma a eu l'air exaspéré de voir qu'ils avaient renversé du pop corn. Personne ne s'est pleint.

Il y a quatre ans, dans un cinéma au Mexique, le projectionniste a remis le film au début deux fois parce que des personnes arrivaient en retard. Trop peu de retard selon lui pour ne pas prendre la peine de remettre le film au début.

On ne ferait jamais ça ici. On ne se soucie pas du reste du public.

Un homme s'est assis à côté et découpe consciencieusement un morceau de journal. C'est une page du 20minutes. Il ne garde que les grilles de Sudoku.

J'ai essayé d'initier mon grand-père au Sudoku il y a quelques années. Il ne comprenait ni l'intérêt, ni la logique du jeu. Alors il plaçait au aléatoirement les chiffres de 1 à 9 pour remplir les cases. Evidemment, ça n'avait aucun intérêt.

L'homme range les grilles dans son portefeuille, et attend.

J'ai du mal à imaginer comment on se sent, quand on vieillit. Je suppose qu'il y a plusieurs façons de vieillir. D'ailleurs, on dit qu'on peut être vieux très jeune, bien vieillir, mal vieillir. On peut être comparé à du vin parfois.

On me propose du vin justement. « Du blanc ou du rouge ? »  Il paraît que le rouge tâche moins les dents.

Il y a des artistes qui vont dans des fêtes, pour travailler. Souvent des photographes. Ils font des séries sur la jeunesse dépravée, les riches et la drogue, les pauvres et la drogue...

Je me sens un peu comme ça, là. J'écris, et autour de moi, les gens boivent, mangent.

L'homme est allé se servir un verre de vin, quelques chips, et a ressorti une des grilles du Sodoku.

Il tente de résoudre l'énigme en prenant appui sur un morceau de papier plié. C'est un geste que j'associe à la vieillesse. On ne fait plus ça aujourd'hui. Si ? On s'appuie sur quoi ?

Il jette des coups d'oeil réguliers à sa montre. Il se penche pour capter davantage de lumière.

C'est une position peu confortable. Pascal dit : « Respect est 'dérangez-vous ' ».

Mais là, il se dérange tout seul. Sans que ce soit pour montrer du respect à quiconque.

Peut-être que c'est une façon d'être continuellement respectueux ? Vertueux ?

Une femme porte un pull rouge et un collant rose. Elle s'adresse à une autre femme qui a réuni ces couleurs dans son écharpe. Y a-t-il un code couleur qui associe les personnes entre elles ? Pour qu'elles se parlent ? Un mythe chinois dit que des groupes de personnes naissent liées par des fils rouges. Le fil se rompt mais les personnes restent liées.

J'avais bon sur cette histoire de fil. L'écharpe bicolore a été tricotée par l'autre. Et le collant a été offert ensuite, comme retour. Derrière, une personne a les cheveux roses. Peut-être sont-ils liés aussi ? Julie porte un foulard rouge. On retrouve aussi des touches de vert dans ce public.

Peut-être qu'ils pourraient tous se regrouper. C'est une mauvaise idée. Ils n'auraient probablement pas grand chose à se dire. Je ne sais pas pourquoi on essaie d'associer les gens entre eux. Ils n'ont rien demandé.

Quand quelqu'un apprend que mes parents sont argentins, j'entends souvent cette personne me dire « ah ! Je danse la Salsa » ou encore « je connais quelqu'un qui est allé au Mexique une fois ! » ou encore « Je vais souvent en Espagne. ».

 

 

(c)salimsantalucia, 2017