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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2015

Paloma Moin

MÀJ 24-04-2018

Quand Les Attitudes Deviennent Informe, 2017

performance au sein de l'exposition Quand les attitudes deviennent informe, Nuit Blanche à Paris
durée : 3h

En attendant Beckett

Je me demandais s'il y aurait un top départ, une sorte d'ouverture, un signal quelconque.

Aucun

ça a démarré comme ça

le public est arrivé

ils ont eu l'air d'hésiter à descendre dans l'exposition et ont d'abord observé la scène depuis le balcon.

Je n'étais pas tout à fait prête.

Je ne reconnais personne

Un visiteur me salue et me demande si je ne suis pas censée écrire ce qu'il me dit.

Je ne sais pas si je suis là pour retranscrire tout se qui se passe...

Est-ce qu'on me prendrai pour une dactylo  ? Une sorte de dactylo moderne  ?

Je me questionne... un huissier dit-il... je ne sais pas si ce mot existe au féminin...

un greffe, une greffe … comme une greffe d'organes  ?

Quelle chose étrange...

Je me demande si je dois interagir avec le public...

ou alors simplement consigner ma pensée, ce qui me passe par la tête...

Je n'ai pas eu le temps de voir l'exposition encore

J'ai aperçu certaines des œuvres mais le montage est à peine terminé

Ce siège n'est pas si confortable.

Au moins, ça me tiendra alerte  !

Ma mère est dans l'espace. Elle a pris des photos de moi avec son téléphone, mais ne m'a pas parlé.

Je crois qu'elle veut respecter son rôle de spectatrice.

Cet après-midi, je suis allée à un colloque, on y parlait de la différence entre spectateur et visiteur d'une exposition, d'une œuvre.

Je suis un peu myope alors je me soucie de savoir si j'ai bien réglé la mise au point du vidéo-projecteur...

quelqu'un me le signalera probablement

Personne ne se manifeste...

J'ai un verre d'eau à côté de moi, j'ai tendance à boire toute l'eau... sans la conserver pour plus tard.

J'ai peur d'avoir envie de faire pipi au moment le moins opportun...

Je vais garder le petit reste d'eau pour plus tard. C'est plus raisonnable.

Je voulais m'attacher les cheveux. J'oublie toujours.

Je commence à avoir chaud, et en même temps, il y a un petit courant d'air...

C'est toujours cette même crainte du courant d'air. C'est celui qui vous rend malade  ! Ou qui ne vous guérit pas... Je lisais Le Horla de Maupassant hier soir. C'est une sorte de journal. Je n'ai lu que le début.

C'est toujours frustrant ces cours de littérature. Je donne des cours pour des étudiants. Alors, le temps de lecture est limité à la durée du cours.

Nous avons lu une quinzaine de pages. Le narrateur était encore malade et notait l'évolution de sa maladie.

J'ai été grippée pendant plusieurs semaines, j'ai l'impression que c'est une épidémie.

En sortant du Centre Pompidou ce midi, je suis allée me chercher un thé dans une boutique où j'ai mes habitudes. Pendant qu'une collègue préparait ma commande, celle qui s'occupait de la caisse racontait sa maladie  : ça avait commencé par un simple rhume qui s'était transformé en bronchite.

Sa toux n'en finissait pas.

Je me demande si, dans quelques siècles, on se souviendra de nous, habitants du Xxeme et XXIe siècles ayant souffert régulièrement de ces maladies rares, ces maux étranges, rhumes, grippes... de la même manière que nous, lorsque nous pensons aux pestes du Moyen-âge... ou alors peut-être que ce sera pire  ! On raconte ça parfois...

Je déteste lire le journal. C'est toujours pareil, on nous raconte la quantité d'antibiotiques qu'il y a partout... dans tout ce que nous mangeons, et même dans l'eau que nous buvons  !

Il paraît que c'est de pire en pire  ! Peut être alors qu'on se souviendra de nous, de notre époque comme d'un moment relativement sain...

Une autre performance vient de commencer à côté de moi.

On me l'avait décrite. C'est à peu près comme je l'imaginais.

Je pensais qu'elle aurait une voix plus grave.

Je me souviens d'une fois où j'avais prononcé un discours au micro. La première fois. J'avais senti la gorge nouée et ma voix était montée très haut.

Je pense avoir maîtrisé ça aujourd'hui.

C'est assez étrange. Je suis dans l'espace d'exposition mais comme je ne parle pas, et que je suis concentrée sur ce travail, devrais-je dire -dans- ce travail  ? Je me sens aussi un peu à l'extérieur, hors de la temporalité de l'événement. Peut-être que c'est à moi de tenter d'y entrer... ou alors peut-être que c'est bien aussi d'entrer, de se laisser entrer dans cette sorte de bulle... bien sûr, je reste attentive à ce qui se passe autour de moi.

Je crois que j'ai vraiment l'air d'une dactylo... depuis que ce premier visiteur m'a demandé de consigner tout ce qui se passait, je me vois comme une dactylo... mais plutôt une dactylo de ma pensée alors.

Est-ce qu'il y a une réunion dans ma tête et je consigne ce qu'il s'y passe  ?

Alors pour qui  ? Ou pourquoi  ? Pour vous probablement. Et puis un peu pour moi.

On a souvent cette image de l'écrivain.

Ah  ! Quelqu'un vient de dire qu'il était malade  ! Encore cette maladie. Je suis sûre que c'est la même. Encore cette fichue maladie. Celle de tous. Ce rhume qui n'en finit pas...

Quelqu'un rit. Je me demande si c'est de mon fait. Je l'espère.

Ce matin, je faisais une visite guidée au sein de la rétrospective Hockney. L'audience riait beaucoup. Et puis un peu moins, alors je me suis inquiétée, mais c'est seulement que nous entrions davantage dans l'oeuvre de l'artiste.

Pour revenir à ce problème (qui n'en est pas un) (j'aimerais avoir plus souvent l'occasion de parler de problème) (je n'ai pas envie d'avoir de problèmes) bon, cette question de place au sein de l'exposition. Celle-ci. Ça a peut être à voir aussi avec l'orientation de ma table, de la projection...

Substantif... substantif masculin a dit la performeuse... à partir de quand a-t-on décidé de ce mot  ? De cet usage là en tout cas  ?

Est-ce que ça a un rapport quelconque avec la qualité substantielle d'un mot  ? La substance que désignerait un ensemble de syllabes  ? 

Un gardien traîne des pieds en marchant, je n'entends que ça maintenant.

On s'habitue aux atmosphères, aux ambiances sonores... Est-ce que je me suis habituée à la présence la performeuse  ? Combien de temps faut-il pour s'habituer à quelque chose ou à quelqu'un  ? Ou à une situation  ?

Ah  ! J'ai reconnu quelqu'un  ! Un ami est là. C'est sympathique. Je me demandais quand est-ce qu'apparaitraient les premiers soutiens visuels. Qu'est-ce que cette phrase veut dire  ?

La première performance vient de s'achever. Est-ce qu'on peut dire achever pour une performance  ? Ou est-ce que c'est trop brutal  ? Trop définitif  ? Il n'y a pas eu d'applaudissements.

Peut-être est-ce parce que nous nous étions habitués à cette voix. Sa déclamation.

Que vais-je faire de ce texte à la fin de ma performance  ? J'ai l'impression que certaines œuvres ne sont pas encore prêtes. Mais c'est probablement la préparation d'une prochaine performance.

Je me sens malgré tout entourée. Les gens s'approchent. Ils ne me parlent pas, mais se tiennent tout près de ma table. Parfois, il se passe un temps avant qu'on saisisse que je suis en train d'écrire au même moment, tout près de l'écran. Que ferais-je ici autrement  ? Je pourrais être une actrice, une figurante, une sorte de mensonge, imitant l'écrivain. Peut-être que je ne ressemble pas à l'idée, l'image que l'on se fait de l'écrivain. N'est-il (elle) pas censé écrire à la main  ? Considérer la plume (le stylo) comme extension de sa main, flux direct depuis sa pensée  ?

Est-ce que le clavier d'ordinateur peut me servir d'extension  ? Est-ce qu'il produit quelque chose de similaire  ?

J'ai la sensation que cet homme, le premier visiteur, celui qui voulait ou insinuait qu'il fallait que je consigne tout ce qu'il se passerait lors de cette soirée, revient lire régulièrement l'avancée de ce texte...

Je le déçois probablement, mais je m'en fiche un peu.

J'ai décidé que je ne serais pas là pour le complaire. Et puis, je ne le connais même pas. Mais ce n'est peut-être pas lui. Il ressemble étrangement au père d'une de mes élèves...

Je ne vois pas ce qu'il se passe derrière moi, je l'imagine malgré tout. Je sais qu'il y a ce mur, sorte de mur d'escalade, qui est un agrandissement d'une page d'un livre. Il s'agit de gravir la ponctuation de la page choisie, il me semble. Je ne voudrais pas dire n'importe quoi.

J'aimerais bien récupérer des photos de cette soirée. Peut-être que si je l'écris ici, j'en recevrais bientôt... C'est toujours important de garder une trace d'une performance. On en a besoin dans un book par exemple. Pour que ça existe... pour la postérité. Ma grand-mère disait souvent «  pour la postérité  » quand on prenait une photo. Enfin... elle ne voulait pas tellement être prise en photo... justement pour la postérité. Pour qu'on se souvienne d'elle jeune.

Je suis gardienne des clés. C'est une sorte de permanence qui arrange tout le monde finalement. Je suis une sorte de présence rassurante alors.

C'est drôle cette idée de devenir une présence rassurante dans une exposition... est-ce que c'est inquiétant de visiter une exposition tout seul  ? Toute seule  ? On n'est jamais réellement tout seul de toutes manières. On croise forcément quelqu'un, à l'entrée, ou un surveillant de salle... un autre visiteur parfois. Qu'est-ce que ça donnerait être seul dans un espace d'exposition  ? Est-ce que c'est ce qui se produit lorsqu'on a sa propre collection  ? On se balade tout seul dans son propre musée  ?

On est entouré par ses œuvres... mais elles ne changent pas de manière régulière... à priori... à moins que l'on dispose de suffisamment de moyens pour avoir un commissaire d'exposition, que l'on en soit un soi même et qu'on l'on puisse renouveler les œuvres... mais c'est toujours sympa d'entendre les commentaires des autres visiteurs. À l'inverse du cinéma. Au cinéma, je suis irritée au moindre commentaire. Pourtant, j'adore aller au cinéma  ! J'essaie de n'y aller qu'à des horaires étranges. Ceux où, je croise le moins de monde. Bon, les expositions aussi en réalité. J'y vais en nocturne. Il y a moins de monde. Mais pas personne  !

Quand j'écris chez moi, j'ai toujours un bol de thé à portée de mains. Je n'ai pas vu de bouilloire en arrivant... Mes doigts vont refroidir. Est-ce que j'écrirais plus lentement  ?

J'ai loupé le moment de l'escalade. Et les premiers applaudissements. J'étais de dos. Mais je crois que ça se produit plusieurs fois cette nuit. C'est embêtant cette petite musique. J'espère que ça ne va pas durer toute la soirée. Je me suis rendue compte que j'avais tendance à balancer mon siège en suivant le rythme. Ça vient de l'installation derrière moi.

Seules les personnes qui me connaissent m'adressent la parole. En fin de comptes, quelqu'un est venu me parler. La deuxième personne étrangère à mon cercle depuis 20h.

Elle a proposé de se mettre derrière moi, pour lire par dessus mon épaule, pensant me gêner. Ou alors de se mettre dans le faisceau lumineux du vidéoprojecteur. Mais ça n'aurait pas été très sympathique.

Je pensais qu'il y aurait des performances en continu. Il y a une programmation qui est disponible. Peut-être que je suis ce fil continu, la performance qui fait reste là... celle qui dure... qu'on oublie...

et puis on se ravise... J'ai évoqué plus haut cette habitude... Le temps qu'il faut pour qu'on s'habitue à une situation, ou à une personne. On en parle souvent quand on pense à l'attachement que l'on a pour quelqu'un. Ou les drogues aussi. On dit aussi qu'on s'habitue à tout... c'est surtout une phrase tout faite, non  ? Est-ce qu'on peut avoir une longue discussion toute de phrases pré-faites  ? Pas comme une pièce de théâtre prévue à l'avance. Non, un dialogue improvisé... pas tout à fait de banalités. Mais de ces phrases, répétées sans trop y réfléchir... Qu'est-ce que ça donnerait  ? Est-ce qu'on parviendrait à se dire quelque chose  ?

La petite musique s'est arrêtée. Je ne sais pas quand. Mais je ne l'entends plus.

Je me demande si tous les visiteurs connaissent les artistes ici présents. S'ils sont venus pour ça, pour soutenir une personne qu'ils connaissent. C'est souvent comme ça. Et c'est l'avantage des expositions collectives. Au moins, il y a de nouvelles têtes. Mais peut-être que l'intérêt aussi d'une exposition personnelle, c'est qu'on finirait par faire une fête  ? Avec ses amis. Une grosse fête où l'on aurait pensé un décor, pour un lieu, avec des assistants, un scénographe, un monteur... 

Je ne sais pas très bien comment prendre des pauses ce soir. Je vais avoir faim dans pas longtemps.

Je sais toujours par avance que je vais avoir faim. Je m'arrête de temps en temps pour discuter avec des arrivants connus. C'est bizarre de dire ça comme ça.

Certains visiteurs ont approché un banc. Je suis pourtant toujours dans ma bulle. Mais il y un écho.

Je viens d'avoir une discussion intéressante (pas «  plutôt  », ni «  très  », ni «  assez  ») (suffisamment intéressante) à propos du regard que l'on peut avoir sur ses écrits passés.

Qu'est-ce qui se produit lorsqu'on se relit  ? Est-ce difficile  ? J'ai répondu que cette sensation étrange passait avec le temps. Mais c'est certainement dû à une meilleure acceptation de soi. Le regard sur soi-même change avec l'âge.

Anna vient de dire «  tu es très vieille  » en riant.

Tout à l'heure, j'ai retrouvé un vieux carnet manuscrit dans un sac que je ne portais plus.

Dans l'une des pages, j'ai lu «  Aujourd'hui, je me suis sentie vieille.  »

En relisant cette page, je me suis aperçue que j'avais cessé de me sentir vieille.

Je ne pense pas que ce soit lié au fait que je suis souvent la plus jeune d'un groupe. D'un groupe d'amis, d'un groupe de collègues. Je n'ai pas demandé si j'étais la plus jeune parmi les artistes de cette soirée. C'est probablement le cas. Comme toujours.

Vous vous demandez mon âge maintenant. Est-ce que ça a une importance  ?

C'est vrai ça, est-ce que c'est faisable, de montrer ce genre de choses  ? Comment fait-on pour montrer des textes comme celui-ci  ? Ou ce genre de processus  ? Est-ce que le texte final suffit  ?

Faudrait-il que je publie ces textes  ? En ligne  ? Sur une page facebook  ? Je ne lis jamais les textes trop longs sur facebook, ni sur internet d'une manière générale. C'est épuisant de lire sur un écran.

Je ne sais pas si c'est épuisant pour vous, là.

Il y a moins de monde que tout à l'heure. Apparemment, il y aura plusieurs vagues. Ça ira. J'ai lu ça quelque part. Chez Beckett je pense.

C'est ça  ? Je ne sais plus.

Une femme m'a demandé si je lisais beaucoup. Est-ce que je lis beaucoup  ? Je n'ai pas su répondre.

Quelle est la grille  ?

Est-ce qu'on placerait ça dans une grille  ?

Je pense aux grilles de David Hockney.

J'ai entendu «  savoir quand est-ce que ça termine  ». Etait-ce une question pour moi  ?

On me signale que j'ai mal entendu. La question était «  comment ça se termine  ?  »

J'ai lu une nouvelle de Singer la semaine dernière. Il parlait d'une personne qu'on appelait «  Le Fataliste  » qui pensait que tout était écrit par avance. Qu'il fallait malgré tout réaliser les choses. Mais que tout se passerait comme initialement prévu. Il faudrait se laisser porter, penser que ses propres décisions auraient été prédéfinies, les choix qui se présentent à nous seraient biaisés puisque notre réponse aurait été consignée auparavant.

Mais ce ne serait triste que si nous avions connaissance de cette destinée. Ne sachant pas et nous sentant maîtres, disposant de notre libre arbitre (on dit ça comme ça?) ça n'est pas si terrible.

Quand j'était petite, j'imaginais que nous étions dans la main d'un géant. Que nous n'étions pas au courant de cette existence minuscule. Mais pas ridicule. Pas comme des fourmis. Elles ont l'air de se rendre compte, ou de prendre en considération les géants que nous sommes.

Plutôt comme un monde de bactéries... pas tout à fait non plus.

Je vais passer à un autre sujet, celui-ci évoque Weber pour une personne assise à côté de moi.

C'est toujours plus difficile de changer de sujet en annonçant qu'on change de sujet que de le faire directement.

Un homme est passé avec une perruque blonde. Je n'ai jamais porté de perruque blonde. Il est très déterminé et installe une caméra.

J'ai l'habitude d'écrire chez moi, seule. Mais cette expérience est plaisante. Il suffisait de se donner un temps. «  Un temps  » je crois que c'est répété 60 fois entre les didascalies de Fin de Partie.

Je vais avoir l'air obsédée par Beckett. Je le suis peut-être un peu. Comment ne pas l'être  ? Comment ne pas l'être quand on a une formation d'artiste et qu'on écrit  ?

Une autre performance vient de commencer. Je ne sais pas si l'artiste dit «  noir  » (auquel cas c'est très drôle que ça arrive ici à la suite de Beckett) ou alors dit-il «  loin  »  ? «  moi  »  ? 

Je n'entends pas bien. À ma décharge, il parle face à un sèche cheveux.

Je suis allée me chercher un petit pain. Je n'aurais pas dû, je vais avoir soif.

Il se passe quelque chose à côté dans cette performance. L'homme joue de la guitare et chante. Je crois que ça ne me fait plus grand chose. Ça ne m'étonne plus. Avec une mère performeuse... Je m'endormais souvent dans les théâtres. Entre les gradins. Avec cette sensation, celle de la musique trop forte qui résonne dans la cage thoracique. J'utilise des mots savants  ? Non, pas tant que ça.

Steve m'a apporté du thé. J'ai l'impression de m'approprier de plus en plus cet espace.

Vous êtes de plus en plus chez moi.

Dans ma vie. Vous me lisez penser, et autour, c'est chez moi. Des performances, une exposition... j'ai grandi là dedans. Pourtant, je suis seulement invitée ce soir.

Je ne sais même pas si Ida avait réellement pensé à moi au départ. Mais qu'est-ce que ça change  ?

Il ne me reste qu'une demi heure de temps.

J'ai donné moi même cette plage horaire et maintenant je regrette. Ça me semble trop court. Pourtant, la première réaction de ma mère était de me dire «  3 heures  ?!  ».

Peut être que je peux laisser passer le temps, faire comme si de rien était. Qui s'en apercevra  ?

C'est un peu une fête. Une fête qui se passe bien, chez soi, on ne part pas. Il m'est déjà arrivé d'aller me coucher et de laisser la fête continuer sans moi. En l'entendant un peu... Je trouvais ça rassurant. De savoir des amis, riant, dansant, heureux, juste à côté. Ça me fait ça aussi, cette petite guitare.

Je n'avais pas pu répéter cette performance. Je me demandais comment j'aurais pu faire pour m'entraîner. J'ai écrit plus souvent. Chez moi. Mais pas en public.

Maintenant je me dis que j'aurais pu aller dans des lieux publics. Mais l'exercice ne m'a pas paru si difficile. J'ai eu envie de dire que tout le monde était très gentil ici, mais ce ne sont pas des choses qu'on dit. Sauf dans un hôpital psychiatrique.

Ça a ce côté rassurant, d'écrire et d'être entourée. De savoir que c'est pour quelqu'un d'autre, que ça ne reste pas dans l'ordinateur, ou pas seulement.

Je ne sais pas si la performance est terminée. Celle du musicien. Il a l'air d'avoir plusieurs fins. Ou alors chaque chanson a sa fin et il lui faut une coupure, une rupture, annoncer la fin de la séquence pour passer à la suivante.

C'est mieux avec cette musique. Ecrire avec ce volume sonore environnant. C'est plus facile. On est rarement dans ces conditions. Trop bas, on se concentre sur la musique.

Il est bien ce gymnase. C'est un lieu suffisamment étrange, et à la fois connu. On a tous des souvenirs dans des gymnases. Pour moi c'était horrible. Je détestais les cours d'EPS. Si je pouvais les manquer, je n'y allais pas. J'étais toujours l'arbitre, ou alors la dernière choisie dans les équipes.

Mais la lumière et le contexte sont différents. J'aime bien cet espace ce soir. Et il y a aussi ce clip de Tame Impala qui se passe dans un gymnase. Un gymnase coloré, comme celui-ci.

J'aime bien être là et entourée de gens. Je l'ai déjà dit. Je ne sais plus. Alors que je préfère vivre seule.

Je vis seule avec mon chat. Je n'ai jamais aimé la colocation, ni vivre en couple. J'aime vivre seule et décider du moment où je ne souhaite plus être seule.

J'ai décidé d'être ici et pour une période dont je connais la fin. Je ne suis pas certaine que j'apprécierais tellement ça si je ne connaissais pas la fin de cette expérience. On en revient aux phrases toutes faites  : les bonnes choses ont une fin.

Ça aurait pu être la fin de ce texte. J'aimerais trouver une fin un peu abrupte. Avant, j'avais envie de commencer mes textes par une phrase poignante. Et puis, je me suis habituée à mes débuts qui tournent en rond, qui prennent du temps. Je dois m'habituer à finir.

Je n'ai pas encore fait une seule sauvegarde de ce texte. Cet été, en vacances, la maman d'Anna a perdu tous son travail d'une journée comme ça. Moi, je ne risque pas grand chose. Ce ne sont que trois heures et vous l'aurez vu. Est-ce que c'est nécessaire de conserver ce texte en réalité  ? Toujours garder une trace. Est-ce que les photographies et extraits de films ne sont pas suffisants  ? Et quel pourra être le ressenti d'un potentiel futur lecteur  ?