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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2016

Vincent Tanguy

MÀJ 06-11-2018

Un brin de servitude. Ironie envers le spectacle : Vincent Tanguy

Les individus existants et le non existant : société, état, nationalité, signaux, normes, ordre. Alors que ces « choses » non-existantes, sont de simples promesses favorables à des systèmes de survie symbolique, elles agissent comme un mécanisme visant à limiter le comportement et à entraver la conscience (attention) des individus. Seule « l’acceptation aveugle » est « bonne » pour le groupe ; l’idéologie et le pouvoir qui en découlent sert à renforcer la « hiérarchie » et à maintenir des systèmes sociaux. La « différentiation et séparation » de la périphérie est une tâche fondamentale, et l’aliénation sociale est traitée simplement comme un sous-produit. Dès lors, les individus dépendant de groupes sont effaçables. Ce qui n’est pas réel est juste un symbole. C’est de la « fiction » et de
« l’imagination » mais cela peut avoir une prise réelle sur un lieu de pouvoir. Dévoiler un réseau d’actions symboliques est la première clé de lecture du travail de Vincent Tanguy.

En tant qu’observateur ironique, il est immergé dans une situation structurellement dystopique où nous sommes soumis au non-existant (système social, ordre, etc.) consciemment ou inconsciemment. Sans titre (2015) attire l’attention de cette manière. Le nom « Pinault » imprimé sur un maillot de football, c’est le nom du propriétaire du club et aussi grand collectionneur d’art en France. Ici, Pinault est une métaphore symbolisant le système social dans lequel l’artiste a grandit. L’œuvre révèle le « pouvoir » au sein du capitalisme dans le domaine du sport ainsi que dans celui du marché de l’art. Cette œuvre est aussi contextuellement liée à la performance AFK (2017), interprétée à diverses occasions depuis 2014. Cette dernière assimile le « système social » invisible à un jeu virtuel dans le cyber-monde. Le performeur imite un personnage de jeu qui n’arrive pas à se décider sur la direction à prendre, comme s’il y avait eu une erreur dans le système. Il erre sur les bords de l’espace d’exposition en faisant des gestes étranges. Le personnage est comme un individu incontrôlable et désespéré, isolé dans le système. Malgré le fait que la science moderne a fait de multiples contributions innovantes à la lutte de l’homme contre la nature, l’aliénation sociale causée par l’usage des technologies a effectivement relégué les individus qui existent de sujets actifs à objets passifs.

General Synesthesia
 (2017) est son nouveau travail qui se base sur son observation du système social Coréen, fruit d’errances à travers Séoul, où les masses obéissent à d’inombrables signes et systèmes de signalisation. Les signaux et les couleurs symboliques sont d’ores et déjà des langages qui ont affecté notre conscience et notre cerveau. Son parcours de Séoul est froidement retranscrit par le traducteur vocal de Naver, et les couleurs symboliques qu’il a découvert en Corée clignotent sur l’écran en accord avec la nuance de chaque mot (négative, positive, neutre, etc.). Ainsi les stimuli cognitifs et visuels touchent la spécificité collective qui est systématiquement inhérente et formée de façon invisible dans notre conscience. Cette œuvre me pousse à penser prudemment que Vincent Tanguy ne continuera pas à demeurer un observateur ironique dans ses prochains travaux. Comme je le voit dans Principe de Pareto (2013), il a toujours essayé de rajouter du sens à un vague 80% plutôt que de s’en tenir au 20% fixe. Cela laisse place à l’interprétation : peut-être la classe traitée à 80% dans le système social est le groupe même qui a la capacité de lutter et le potentiel de subversion. À travers cette œuvre, General Synesthesia, il commence à parler sérieusement du système social qui contrôle notre conscience.

La deuxième clé de lecture pour interpréter son travail est « l’anachronisme ». Ruins of Modern Times (2017) nous montre des piliers de ponts inachevés s’étendant par-dessus la rivière Han, qui s’écoule doucement au loin. Les piliers ont une allure ancienne et spectaculaire, comme des structures monumentales. Elles semblent hors d’un monde séculaire, flottant dans un espace-temps éternel, quand bien même ce serait un chantier. Nous sommes plongés dans une « imagination anachronique » qui nous montre d’anciens icônes et fait appel au passé avec ces ruines modernes. Au fil de notre entretien, nous avons parlé d’« anachronisme »,
un mot utilisé pour définir un geste ou un objet comme ancien. J’en ai conclu, pendant cet entretien, qu’il est peut-être plus approprié d’utiliser ce mot comme un catalyseur pour renforcer l’état de dissonance cognitive « déséquilibrée » causé par la place de « l’ancien » dans le temps « actuel ». Parmi ses œuvres passées, Amblems (2016) nous parle du kebab (döner), qui représente la vertu de la petite société traditionnelle où un destin commun est partagé par les liens tissés entre différent groupes. Le contenu de l’œuvre est aussi anachronique : le Kebab, exprimé comme un totem, n’est pas simplement un symbole conservé par une société, c’est un plat que l’on trouve partout dans le monde. Alors que je me suis rapproché du sens de cette œuvre, je me suis imaginé un totem accomplissant un cosmopolitanisme basé sur l’individu, par-delà son groupe d’origine, prenant la relève de la mondialisation. Bien sûr, la cause de la mondialisation pourrait aussi être un langage pris au piège dans la société capitaliste du spectacle. Mais lorsque le chameau, soumis en captivité, devient un lion furieux, l’anachronisme se met au service de l’idéal pour échapper à la bride de l’asservissement. Là encore, le spectacle de l’« anachronisme » et de la « dissonance cognitive » peuvent avoir pour effets de pointer les conditions d’oppression réelles et actuelles. Les images capturées par l’artiste en tant qu’observateur ironique se trouvent au point où il tente de dégager la spécificité d’une société, et arbitre des pensées, à la base de son système social en révélant ces structures, ces icônes ou ces spectacles anachroniques.

Soudain, quelque chose me traverse l’esprit. Bien que ma vie soit aussi sujette à une re-localisation par le système, s’il y a un soupçon de chance « anachronique » dans mon quotidien et la possibilité de vivre comme un « penseur », afin de réfléchir à l’ironie de cette société du spectacle, de quelles différences serait-elle faite ?


Choi Yoon-Jung (Commissaire d'exposition indépendante & critique d'art), March 2017

A Bridle of Subservience. Irony towards Spectacle : Vincent Tanguy

Existent individuals and non-existent : society, state, nationality, signals, norms, order. While these non-existent things are mere promises favorable to survival symbolic systems, they act as a mechanism to limit the behavior and consciousness (awareness) of individuals. Only “blind acceptance” is “good” for groups, and the ideology and power driven by it absolutely serve to strengthen 'hierarchy' and maintain social systems. "Differentiation and separation" from the periphery is the key task, and social alienation is simply treated as a by-product. So, individuals who are dependent on groups are erasable. What is not real is just a symbol. It is “fiction” and “imagination,” but may take a firm grip on a place of power. To uncover a network of symbolic fiction is the first point for interpreting Vincent Tanguy's works.

As a ironical observer, he is merely immersed in a structurally dystopic situation where we are submissive to the non-existent (social system, order, etc.) knowingly or unknowingly. Untitled (2015) presents his awareness in this way. “Pinault” printed on a soccer shirt is the name of a soccer club owner and also a famous-art-collector in France. Here, Pinault is a metaphor symbolizing the social system that has been closely related to the artist from the past. It reveals the ‘power’ within the capitalist sports and artistic system. This work is also contextually linked to AFK (2017), which he has been performing since 2014. It equates the “social system” that does not really exist to a virtual game in the cyber world, simply by leading us there. The performer imitates a game character who cannot decide upon a direction as though some error has occurred and wanders around the edges making absurd gestures. The performer is like an uncontrollable and helpless individual isolated in the system. Although modern science has made innovative contributions to the human struggle against nature, social alienation caused by the use of technologies has very EFFECTIVELY relegated “individuals” that exist as active subjects to thoroughly passive objects. 

On the other hand, General synesthesia (2017) is his new work on Korea’s social system based on what he observed roaming around Seoul, where the masses comply with too many signs and signaling systems. Signals and symbolized colors have already become languages that have affected consciousness in our brain. His Seoul travelogue is coldly spoken by Naver’s translator text to speech, and the symbolized colors that he discovered in Korea blink on the screen according to the nuance of each word (negative, positive, neutral). It appears as if cognitive and visual stimuli touched the collective typicality that is systematically inherent and invisibly formed in our consciousness. But this work makes me carefully predict that he will not continue to remain a mere a ironical observer in his future works. As seen in Pareto’s Law (2013), he has always tried to add meaning to a vague 80% rather than a fixed top 20%. This gives room for interpretation that he may believe the class treated as a vague 80% in the social system is the very group that has the capability for practical struggle and the potential for subversion. Through this work, General Synesthesia, he starts talking in earnest about the social system that controls our consciousness.

The second point for interpreting his works is ‘anachronism’. Ruins of Modern Times (2017) shows unfinished vertically-stretched bridge girders over the Han River, which flows gently beyond. The girders seem ancient and spectacular monumental structures. It looks as if they were not in a secular world, floating in eternal time even at a construction site. Instead, we find ourselves immersed in an “anachronic imagination” that discovers ancient icons or desires ancient times in the ruins of modern times. Throughout the interview, we talked about anachronism, whch is a word that is used to treat an act or an object as something old. But I concluded during the interview that it is probably more appropriate to use this word as a catalyst to strengthen the state of “imbalanced” cognitive dissonance caused by placing the old thing in the “current” place and time. Among his past works, Amblems (2016) is about the kebab (döner), which represents the virtue of the small traditional society where a common fate is shared by the bonding of different groups. The content of the work is also anachronism: Kebab, expressed as a totem in the work, is not just a symbol kept in one society but a food seen all over the world. It was a very interesting work. As I got to its meaning, I could picture a totem realizing individualbased cosmopolitanism beyond its original group, taking up the cause of globalization. Of course, that cause may also be a language trapped in the spectacular society of capitalism. But at that point where the captured camel that was once submissive becomes an angry lion, anachronism may serve the ideal to escape the bridle of subservience. Again, the spectacle of ‘anachronism’ and ‘cognitive dissonance’ can have the effect of spotting the actual conditions of oppression that exist in reality. The images that the artist captured as a ironical observer are located at the point where he tries to discover the typicality of a society and mediate thoughts about the basis of its social system by uncovering odd structures, and anachronic icons or spectacle.

Suddenly, something crosses my mind. Although my life is also subject to relocation by the social system, if there is a crack of “anachronic” chance in my daily life and the possibility of living as a “thinker” to reflect on the irony of this society of spectacle, what difference would it make?

Choi Yoon-Jung (Independent Curator & Art Critic), March 2017