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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2017

Thierry Gilotte

La sculpture est centrale dans mon travail, elle vient envahir d’autres média, comme la photographie ou  l’écriture et mise en scène de pièces de théâtre et de performances : ces médiums me permettent d’explorer notre humanité technicienne dans sa beauté ou sa démesure, et d'interroger notre difficulté à nous élever et notre difficulté à l’accepter.

 

Mes sculptures sont généralement inspirées d’architectures, de machines et d’outils. Tout en me servant de la tradition statuaire pour mieux la transformer, j'aborde les notions de fait-main, de mouvement, de répétition et d’absurde. Je travaille avec des matériaux de construction, plâtre, terre ou argile, bois, en taille directe ou assemblage, brouillant les frontières entre organique et mécanique. Les représentations que je propose sont en décalage avec leur modèle, par leurs matériaux, leurs dimensions ou le détournement de leur fonction première. Ces objets familiers sont ainsi rendus étranges, transcendés en symboles, dans un questionnement sur notre rapport à ces objets techniques et quotidiens.

 

Ma pratique artistique est liée aux particularités de mon parcours : ingénieur civil des Mines, j’ai travaillé dans l’industrie de l’extraction pétrolière et les transports maritimes ; ces expériences m’ont amené à voir la technique comme un lien fondamental que l’on tisse pour se relier au monde et à nous-mêmes. Ces réflexions, enrichies par la lecture de philosophes comme G. Simondon, J. Ellul ou B. Latour, forment aussi le socle d’écrits théoriques initiés dans un mémoire et des essais critiques sur des œuvres d’art au travers de leurs modes d’existence techniques.

 

J'accorde une grande importance au plaisir du faire dans la sculpture : sa construction retrace les nombreuses décisions et contradictions, et sa facture témoigne par empreinte de mes gestes. Les imperfections ont leur place, tant elles nous renvoient à notre condition. Le travail est sculptural et revendique des savoir-faire acquis spécifiquement pour chaque réalisation. Il s’agit aussi de rétablir un rythme humain dans la création pourtant très technique de mes sculptures : rythme du corps et des outils (en opposition aux machines) qui différencie mon travail d’un type de productions déléguées, industrialisées. Attelé à une tâche contre-productive, je mets en scène l’inutile dans une société obsédée par l’efficacité. Il s'agit d'une invitation à remettre l’individu au premier plan dans un système à tendance globalisante, à affirmer l’être dans une société technicienne, à proposer grâce à l’art un certain mode d’existence qui diffère de la manière normée d’être au monde dans un contexte d’économie politique imposée.

 

Souvent, mes sculptures sont activées lors de performances, dans des collaborations interdisciplinaires, qui construisent par ces actions un « théâtre de la technique », jouant du caractère tantôt profane, tantôt sacré de celle-ci. J’y interroge le déficit de contrôle démocratique sur les choix technico-économiques, dont l’opinion publique commence à débattre. Par sa nature et son histoire, la sculpture reste pour moi le médium qui parle du pouvoir et questionne sa matérialité.

 

Enfin, certaines de mes sculptures ont un statut particulier : entre la maquette et le décor, elles donnent à voir des lieux fictifs qui seraient les places idéales où jouer mes performances et pièces de théâtre. Interactives, elles me permettent d'inventer des dispositifs d’exposition et des modes d’expérience des œuvres.