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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2009 - 2015

Joachim Monvoisin

MÀJ 26-10-2017

Le Principe d'Incertitude, 2016

Placoplatre, enduit, peinture acrylique blanche.
Vue d'exposition au Centre d'Art de Pontmain.

FAIRE IRRUPTION

Tout commence par un Principe d’incertitude, œuvre in situ produite en avril 2016. Monumental, l’escalier imaginé par Joachim Monvoisin prend puissamment l’espace : dans l’écrin bourgeois du lieu d’exposition, parquet au sol et moulures au plafond, la sculpture semble surgir du mur blanc et agit comme un insert spectaculaire, à la fois raccord (dans sa proximité ornementale et chromatique avec le contexte) et totalement incongru. En effet, cet escalier d’apparat disfonctionne : il est bien trop ample pour la pièce qui l’accueille, ses marches mènent droit dans le mur, et sa structure englobe même un pan d’architecture, comme s’il était doué de pouvoirs passe-muraille, ou soumis à des dérives irrationnelles. Exacerbée par un éclairage soutenu, sa blancheur monochrome souligne d’ailleurs cette dimension spectrale, irradiante.

 

L’ESPRIT DE L’ESCALIER

La famille des escaliers fantasmatiques, dans l’art comme dans le cinéma, décline des symboliques fortes : l’escalier illustre parfois la psychologie d’un personnage, telle la mégalomanie de Charles Foster Cane dans le Citizen Cane de Wells ou l’excentricité d’Edward aux mains d’argent ; il signifie aussi le vertige, dans la chute (Le roi et l’oiseau de Paul Grimault) ou l’ascension dangereuse (la folle montée des marches dans Vertigo). Symbole de transfiguration, l’escalier traverse le cinéma fantastique, ses maisons hantées et leurs cortèges d’étranges phénomènes. On retrouve cette dimension surnaturelle dans la mystérieuse maison Manchester, dont la propriétaire imagina les plans sous la dictée des esprits, et qui est une architecture troublée, où les couloirs ne mènent nulle part, où les escaliers s’envolent vers des murs.

Les artistes Berdaguer et Péjus ont repris cette idée d’une psychoarchitecture qui dérègle les usages admis, et dilate la perception de l’espace, comme au centre d’art contemporain de la Synagogue de Delme. Dans un registre similaire, les Beautiful Steps du studio Lang Baumann partent à l’assaut du ciel, en apesanteur, ou se greffent de manière impossible sur une architecture existante. Comme chez Joachim Monvoisin, l’escalier incarne un motif aussi intéressant dans sa forme que dans son impact métaphorique — une sculpture à gravir par l’imagination.

 

PLACO

Cette brèche vers un ailleurs, invitation à passer de l’autre côté du miroir, s’accouple intimement à la dimension décorative de l’œuvre : l’idée du décor, de cinéma ou de théâtre, s’impose comme fil conducteur dans le travail de Joachim Monvoisin. Il aurait pu choisir le stuc ou le staff, mais l’artiste sert ici son propos avec un matériau assez pauvre, qui fait référence au bâtiment et au bricolage : le Placoplatre, qui cache et est souvent caché lui-même, utilisé ici à contre-emploi. De fait, le placo est très difficile à travailler finement et à cintrer, induisant un côté facetté, légèrement grossier, des surfaces : l’artiste assume pleinement cette dimension, délaissant l’hyper réalisme léché pour lui préférer une version low fi, plus brute. L’effet trompe-l’œil demeure, mais Joachim Monvoisin semble avant tout préoccupé par l’investigation expérimentale, dans une logique technique qui éprouve à la fois matériau et savoir-faire. Entre réel et représentation, remarquable et trivial, l’œuvre joue de déplacements et d’affinités, où le référent domestique gagne en épaisseur fictionnelle.

 

LABORATOIRE

En choisissant pour titre Le Principe d’incertitude, Joachim Monvoisin rend hommage à Werner Heisenberg, qui a jeté les bases de la mécanique quantique. Concomitant des débuts de l’abstraction, ce principe stipule qu’on ne peut déterminer avec exactitude la position en même temps que la vitesse d’un objet quantique, soit plus l’on précise l’un, moins l’on peut en savoir de l’autre. Plus généralement, ce que nous livre ce penseur de l’infiniment petit, c’est qu’il faut parfois accepter le postulat de l’étrange et de la contradiction pour formuler de nouvelles lois de la matière. Par analogie avec cette potentialité formulée dans la physique, l’œuvre de Joachim Monvoisin suggère de donner un sens à un phénomène visuel contre-intuitif, dont le caractère abstrait est souligné par le blanc, immaculé.

 

Eva Prouteau