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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2016

Corentine Le Pivert & Nicolas Gérot

MÀJ 28-01-2019

La résurrection de Frankie Teardrop (épisode 1), 2018

Installation, objets divers, dimensions variables, lecture (5 minutes environ)

 

Cela fait bien longtemps que je ne suis pas entrée dans une chambre d'adolescente. C'est pourtant presque ce qui m'a été donné de faire il y a quelques années, au détour d'une promenade, le jour où j'ai fait cette étrange trouvaille. C'était l'été. J'étais en voyage, loin de chez moi, aux abords d'une ville moyenne du Nord-Ouest des États-Unis. Les vacances touchaient à leur fin, je transitais d'un point A à un point B et sur mon passage, près de deux ou trois conteneurs à déchets formant une sorte de haie d'honneur, s'entassait ce qui semblait être les restes d'un déménagement. Il y avait là des meubles démontés, une bibliothèque en mélaminé dont manquaient deux étagères, un pouf vert fluo en forme de poire déversant au sol ses granulés de polystyrène, des cadres photo brisés, un sac poubelle rempli de vêtements bariolés. J'ai été d'abord frappée par la forme et la couleur des meubles, qui me ramenaient à une époque familière. C'était l'époque de ma propre enfance et j'y trouvais un charme désuet, quelque chose qui me happait malgré moi. J'ai été attirée par une boîte en plastique au sol, qui renvoyait les rayons du soleil. C'était un boîtier de cassette et ce nom était écrit dessus : Frankie Teardrop. Cela m'a rappelé la chanson de Suicide, j'ai pris ça pour un signe. Le titre de la cassette, en grosses lettres tracées à la main, disait "The sun doesn't like you anyway" (que je traduirais par "Le soleil ne t'aime pas, de toutes façons"). La boîte était vide, je ressentis une légère déception.

Je n'avais pas encore vu le sac, juste à côté. Quelconque, un peu abîmé. Il en dépassait des feuilles séchées. Sans réfléchir, j'ai ramassé le boîtier de cassette et le sac. Je n'ai pas immédiatement regardé à l'intérieur, j'ai poursuivi mon chemin. C'est une fois rentrée dans ma chambre que j'ai pris soin de déballer son contenu et d'en faire l'inventaire. Je ressentais une sorte de fébrilité, quelque chose d'agréable, un genre d'euphorie.

J'en sortis un vase emballé dans du papier journal. Les feuilles séchées, rassemblées en petit bouquet tenant grâce à un fil doré, devaient être, je suppose, dans ce vase. Il y avait un t-shirt blanc un peu froissé où s'écrivait à nouveau le nom de Frankie Teardrop, cette fois-ci sous forme de broderie artisanale. Sous l'inscription était brodée la forme d'une larme, du même fil que celui qui maintenait le bouquet de feuilles. Ça commençait à m'intriguer sérieusement. Il y avait deux autres boîtiers de cassettes, vides eux aussi. L'une d'entre elles était supposée être une compilation datée de l'été 1993. Autres objets : un collier en plastique noir (cassé), des lunettes de soleil, du vernis à ongles noir dans un flacon poisseux, une chemise à carreaux, un jeu de Tetris électronique, des babioles diverses. Et puis, dans sa boîte, ce mobile cinétique intitulé : "Cosmos, dramatic interior decoration". Pas de doute sur l'époque, donc, car cela fait une éternité que je n'ai pas vu ce type d'objet chez quelqu'un.

Le sac ne contenait aucun indice sur la propriétaire que je devine être une personne de sexe féminin, ayant grandi dans les années 90. Pas de photo ni d'affaires d'école, pas de nom, pas de visage. Mais, plus encore, je voulais savoir qui était Frankie Teardrop, à quoi pouvait bien ressembler sa musique et qu'est-ce qu'il était devenu. J'ai rangé soigneusement chaque élément de mon butin et refermé le sac. Mon retour était prévu pour le lendemain.

 De retour chez moi, j'ai disposé les éléments sur une table, formant comme un petit mausolée, et j'ai allumé des bougies avant de démarrer mes recherches. Internet ne me donnera aucune information sur le dénommé Frankie. Hormis le morceau de Suicide et un DJ de Montréal trop jeune pour être le même, je n'ai pour le moment pas retrouvé sa trace. Tout ce que je sais c'est qu'en 1993, dans cette ville moyenne du Nord-Ouest américain, quelqu'un lui a voué une certaine admiration.