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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB, 2013 - 2018

Sarah Penanhoat

Vue de la vue de ma fenêtre, 2018

Polyester, 4 x 3 mètres

Cette tenture réinterprète graphiquement un fond d’écran de Windows 10 (la version de 2015), et au lieu d'être l'image de base d'un ordinateur, elle en devient le sujet principal, agrandi de dix fois sa taille habituelle.


Communiqué de l'exposition

"Fear Of Missing Out. Suis-je au bon endroit, au bon moment, avec la bonne personne ? Suis-je invité ou tendance, follower ou simplement curieux ? La «peur de manquer quelque chose», nourrie par la technologie et propagée par internet est une cause d’anxiété sociale sous-estimée. C’est le « dernier cri » voué au silence de l’individu. Partout des offres séduisantes que l’on ne peut pas refuser au risque de devenir ennuyeux ou d’être oublié ; exclu. L’hésitation est devenue compulsive. Une exposition supplémentaire ne pourrait d’ailleurs qu’encombrer à son tour l’enchaînement des événements. Mais n’est-ce pas aux artistes de questionner les flottements nouveaux de notre volonté en nous rappelant que c’est d’abord avec soi-même que l’on doit prendre rendez-vous ? Si la distraction est le moteur du FOMO, la dispersion en est la rançon. Plus personnelle encore, la dispersion renvoie au choix, à l’ivresse de la variété. On préfère tout commencer et ne rien finir. Dans cette apnée sociale, l’œuvre d’art doit s’imposer comme un souffle inattendu qui nous invite à choisir notre propre exception."

 

 

La peur du noir nous a conduit à domestiquer la lumière : en maîtrisant le feu, il y a des centaines de milliers d’années. Dans le périmètre limité de la flamme, la nuit devient plus clémente, l’hiver moins hostile, les prédateurs plus timides, les aliments plus digestes et le luxe de la méditation envisageable. Le feu est le premier temps d’un foyer provisoire, qu’il a fallu entretenir de la caverne jusqu’à la maison où il deviendra permanent. Autour de ce point lumineux et chaleureux est née la conscience, conjointement aux exigences d’un habitant alors enraciné. Dans la maison où l’on se pose, espace vital, on dégage un quotidien, on éduque et on se protège : l’intérieur est né. Enfance de l’individu et enfance du monde ; nos modes de vie découlent de la combustion ; sous nos relations affectives structurées dort la flamme oubliée de nos origines. L’art lui-même, sans qui l’image serait impossible, semble coïncider avec cette conquête du noir et du danger, du dehors et de l’Autre, par la lumière. Soudain, comme l’emblème d’une rupture sans précédent, l’écran a remplacé le feu. La lumière qui nous rassemble aujourd’hui, bleutée, blanche, est plus froide mais nous fascine tout autant. A l’heure où le dernier cri de la technologie couvre le premier cri de l’aventure humaine, l’écran est l’épicentre d’un foyer digitalisé. L’exposition au Palais Bondy portera sur la notion du FOMO, l’acronyme de Fear Of Missing Out, signifiant « la peur de manquer quelque chose ». Ce symptôme d’anxiété sociale sous-estimé est à la fois cause et conséquence d’un bouleversement majeur : le déracinement. Dans les problèmes qu’il soulève, à travers les nombreuses urgences quotidiennes qu’il favorise, FOMO ne peut pas être le thème de l’exposition, mais ce prétexte suffisant pour questionner notre autonomie. L’exigence critique de l’artiste promis à une mobilité permanente, accueilli par les résidences, les institutions, et autres pépinières officielles ne serait-elle pas neutralisée? Parmi les exclus, les silencieux, s’organisent des circuits alternatifs relayés par les nouveaux médias : peut-on être connecté et rester marginal ? Ne devrait-on pas opter pour un réengagement direct, spontané dans l’espace commun ? Dans la dispersion qu’il sous-tend, FOMO éclate le foyer en créant un nouveau rapport à l’espace : qu’en est-il de l’intimité? Multiplication d’avatars à travers les réseaux sociaux, corps rendu obsolète par un ensemble d’objets nomades, les interactions virtuelles secondent les interactions réelles. Face à de nouveaux besoins et de nouvelles dépendances, comment le principe du partage en ligne modifie-t-il notre rapport à la propriété ? Sous couvert d’une volatilité des actifs, le déracinement n’engendre-t-il pas un nouveau type de précarité ? Alors que tout semble régi par un ensemble de règles sophistiquées et savantes, une intuition sauvage ne calibrerait-elle pas en fait notre quotidien? Malgré toutes les mises en garde le fumeur allumera sa cigarette, le calme rassurant d’un espace de travail ne contiendra jamais l’hystérie potentielle de ses employés. Le corps tombe, pue et fatigue: un archaïsme indésirable résiste quand même à cette performance programmée. Comment se manifestent ces forces primitives, domestiquées dans le processus de civilisation? Et cette instabilité soudaine, silencieuse, ce panel d’exigences nouvelles, nous replongent-ils dans un archaïsme duquel l’équilibre du foyer nous avait dégagé : retour aux craintes de nos tout premiers pas ?