retour à l'accueil

Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2015

Paloma Moin

MÀJ 24-04-2018

(c) Guillaume Lebrun, 2018

Do Disturb, Palais de Tokyo (Paris)

C’est plutôt pas mal de commencer quand il n’y a encore personne. C’est la deuxième fois que je suis là alors que le public n’est pas encore là.

Et puis, c’est tôt pour aller dans un musée. Je voulais en profiter pour lire dans le métro. Mais je me suis rendue compte en descendant les escaliers de chez moi que je n’avais pas pris de livre.

Alors j’ai pensé que je pourrais essayer d’écouter les conversations des autres passagers.

Mais comme je prends la ligne 6 et que c’est une ligne touristique, presque tous parlent dans d’autres langues. J’ai l’avantage d’en parler trois. Alors souvent, je peux essayer de deviner.

Quand on arrive à Bir Hakeim, j’ai envie de leur dire de ne pas partir, que ce n’est pas la meilleure station pour aller voir la Tour Eiffel. Il faudrait descendre deux arrêts plus loin, au Trocadéro. Comme ça, on a la vue depuis le pont, et puis après, on a la vue majestueuse depuis la place du Troca.

Mais c’est écrit « Tour Eiffel » à la station Bir Hakeim. Alors les touristes descendent là. Peut-être que c’est plus près géographiquement, il faut moins marcher.

Mais quand même. Je dis beaucoup de « mais ». Je n’aime pas cette expression qui dit « il y a un mais », ou « il y a toujours un mais ». Ça donne l’impression qu’on n’est pas satisfait, jamais de rien.

C’est un peu nul si on n’est jamais satisfait.

J’ai entendu le déclencheur d’un appareil photo, j’espère qu’on me les enverra.

Je suis trouvable assez facilement sur internet. Hier soir, j’ai reçu des messages de personnes qui étaient venus hier et avant-hier.

J’avais un peu peur d’ouvrir ces messages, qu’ils me déstabilisent aujourd’hui. Mais les messages sont bienveillants. Je n’ai eu qu’une seule fois une remarque négative du début à la fin.

Je l’ai mal pris.

Comme le Palais de Tokyo ouvre à midi, on m’a proposé de commencer dix minutes plus tard, j’ai demandé si c’était pour décaler aussi la fin. Mais ça, il paraît que c’est compliqué pour l’enchaînement des performances. J’aurais appelé ça « raccourcir » une performance plutôt que « décaler ». Je déteste qu’on emploie des mots à la place d’autres.

C’est encore plus frustrant quand il y a un mot adéquat dans une autre langue et que ce n’est pas traduisible.

Je me suis souvent posée cette question quand je lisais des livres de philosophie ou de poésie.

Mais je sais que pour la poésie, on demande souvent à des poètes de traduire. Ça devient autre chose alors.

J’ai voulu apprendre beaucoup de langues. Mais je ne l’ai pas encore fait.

J’hésite entre le mandarin, le russe, l’allemand ou le tagalog. Personne ne connaît le tagalog. C’est la deuxième langue la plus parlée aux Philippines.

J’ai aussi envie d’apprendre l’hébreu. Je voudrais apprendre un autre alphabet, ou une autre façon d’écrire.

Il a ce roman que j’ai adoré, Épépé. C’est l’histoire d’un linguiste qui est invité pour un colloque dans une autre ville que celle où il réside et quand il monte dans l’avion, il s’endort.

A son réveil, il sort de l’aéroport et ne sait pas où il se trouve. Alors, comme il est fatigué, il part en quête d’un hôtel. Là, on lui demande son passeport et il change des devises. Même s’il parle plus de 6 langues couramment et peut en comprendre une dizaine d’autres, il n’arrive jamais à savoir s’il est dans un pays où on écrit lettre par lettre ou si c’est une écriture syllabique, ou encore si ce sont des idéogrammes.

Alors, il essaie d’observer la population qui l’entoure, pour deviner le continent où il est, mais les gens ont l’air de venir de partout. Une très grande mixité.

Finalement, comme dans le film Terminal (avec Tom Hanks), il trouve des astuces pour manger à moindre coût, et se lie d’amitié avec une jeune fille qui travaille dans l’hôtel où il séjourne et qui lui enseigne quelques mots.

Il a quand même du mal avec les sons qu’il entend.

Il paraît que quand on est bébé, on peut mieux entendre les différences en un « A » prononcé par un américain ou par un français. Et qu’on n’apprend une langue parfaitement qu’avant ses 6 ans. En termes de prononciation.

De l’exactitude des sons.

Mais un collègue du Grand Palais, Jackie, m’a parlé d’un lieu où on apprend les langues en écoutant des bandes sons avec des fréquences qui correspondent à la langue que l’on veut apprendre. Et qu’à force, ça marche.

Je l’ai imaginé aller tous les jours dans un centre, de type call center, mettre un casque sur ses oreilles, et rester là plusieurs heures à écouter des « fréquences ». Tandis que d’autres personnes, séparées par des petits murets, feraient de même.

Mais la réalité est probablement un peu différente.

Il y a aussi l’institut des langues, l’Inalco, où on peut apprendre toutes sortes de langues. Même le Quetchua. Ce serait drôle d’obtenir un diplôme de Quetchua.

C’est la langue que parlaient les ancêtres de ma grand-mère maternelle. Du côté de sa mère. De l’autre côté, ils étaient de Séville.

Mais ma grand-mère était très embarrassée d’être autochtone. C’est mal vu dans beaucoup de pays d’Amérique Latine.

Alors, elle a essayé de se fondre du côté européen. Mais parfois, elle intégrait des mots Quetchua dans des phrases en espagnol.

« Tanto tiempo chinkanki » Tellement de temps sans te voir

Je ne peux pas faire le signe « enié » sur ce clavier.

Bon, elle disait Purizonki pour « ça fait un an qu’on ne s’est pas vues ».

De l’autre côté, du côté de mon père, c’étaient des mots en Yiddish qui apparaissaient dans les phrases. Et de plus en plus maintenant que mon grand-père a de l’Alzheimer.

Il a oublié mon nom alors il m’appelle Shein Meidelej (jolie jeune fille).

Ça fait quatre ans que je ne l’ai pas vu.

Quand je téléphone à mon père, il ne me dit pas grand-chose de lui. Ils sont à Buenos Aires.

Ma mère est allée il y a peu de temps en Argentine, elle a vu mon père.

Elle m’a aussi apporté un tee-shirt du club de foot, Boca Junior.

Mon père n’habite pas très loin.

C’est toujours le bordel les jours de match. C’est très drôle parce que les chauffeurs de bus décorent leurs bus aux couleurs de l’équipe qu’ils soutiennent. Alors ça crée déjà des problèmes entre supporters avant même d’arriver au stade.

Et puis, dans la quartier de mon père, les taxis ne veulent même pas travailler à quelques heures d’un gros match.

J’ai vu Andres qui est arrivé. Il doit savoir de quoi je parle. Il va plus souvent que moi en Argentine.

Quelqu’un part.

Je sais qu’il y a d’autres performances à partir de 12h30.

Je ne sais plus très bien ce que c’est. Il paraît que tout est décalé de 10 minutes.

Les techniciens sont arrivés un peu juste. Il y avait cette fête toute la nuit au YoYo.

On m’a appelée une fois au YoYo pour faire une visite guidée, pas toute la nuit. C’était une entreprise qui privatisait le lieu pour le lancement d’un nouveau produit.

Encore une fois, il y a quelqu’un avec un tee-shirt rouge. Je me demande si Steve a fait exprès.

Pour que ce soit une constante de cette salle. Moi, je n’ai pas mis de rouge. Mais j’ai changé de chaussures parce que j’avais écrit que je mettais toujours les mêmes. Et puis, j’ai eu chaud aux pieds ces deux derniers jours. Chaque matin, je me disais que ce n’était pas parce que la veille il avait fait tiède (on ne peut pas encore dire chaud), que ça allait continuer.

Des vieilles dames m’avaient dit qu’il n’y aurait qu’un seul jour de printemps. J’ai supposé que par leur âge, elles avaient de l’expérience et savaient.

Quand j’étais petite, ma mère regardait la lune et me disait : « demain, il va faire beau » ou alors, si les bords de la lune étaient brouillés, « il va pleuvoir demain ».

Parfois, je regardais le ciel en journée pour essayer de comprendre d’autres signes.

Mais je n’ai pas trouvé les mêmes signes en journée.

Il y a cette application sur le portable qui permet de savoir la météo. Elle est très détaillée, heure par heure, elle permet d’estimer les probabilités d’averses en pourcentages.

Ou le taux d’humidité.

Il y a un autre homme au fond de la salle. Je ne sais pas si son haut est rouge aussi. La personne qui vient d’entrer porte aussi du rouge.

Les autres portent tous du blanc. Il y en a trois de chaque. On pourrait alterner, ou alors tous se rassembler par couleur dominante dans la tenue du jour.

Pourtant, le logo de Do Disturb est orange. Je n’ai pas encore vu de spectateurs vêtus de cette couleur.

Je ne sais pas si j’ai des vêtements oranges.

C’est plus rare il me semble. Ah tiens, je vois entrer Simon.

Bonjour.

Je crois qu’il projette un film plus tard. Pas ici.

Il est debout. Il y a souvent quelqu’un qui reste debout dans cette salle.

Un autre s’est levé. Je me demande si c’était pour que je le remarque ou juste pour déplier les jambes.

Simon s’est assis. Ça ne fait qu’une personne debout à chaque fois.

C’est drôle ces constantes.

Quand j’étais lycéenne, j’essayais de faire des statistiques en regardant par la fenêtre.

Je comptais le nombre de voitures jaunes qui passaient en une heure sur le boulevard. J’avais trouvé une moyenne de 11 véhicules jaunes chaque heure.

Les autres jours, on avait une autre marque de bouteilles d’eau. Je me demande pourquoi elle a changé. J’aurais eu tendance à penser que le Palais de Tokyo en achetait pour tout le festival, auprès du même fournisseur. Je n’aime pas trop celles-ci. Le bouchon est différent.

Il est plus facile à ouvrir, mais après il reste accroché au goulot. Ce n’est pas très pratique pour boire.

Je ne sais pas comment ont travaillé les designers de la marque.

Charlie dit « c’est pour pas perdre le bouchon, je crois »

J’ai vu récemment, que des designers pensaient à une bouteille d’eau en algues qu’on goberait.

Certains se posaient la question de l’hygiène. Moi, je me suis dit que c’était embêtant de ne pas pouvoir décider de la longueur de la gorgée.

Ce matin, j’ai réussi à trouver du thé au catering. J’étais étonnée qu’il n’y ait rien de vegan. Alors que beaucoup d’artistes sont au moins végétariens. Il me semble.

J’allais dire quelque chose et je ne sais plus ce que c’est.

Un téléphone a sonné et la personne est ressortie.

Quelqu’un d’autre épie au loin. Du dehors. Je me demande s’il arrive à lire quelque chose depuis l’extérieur de la salle. Ou alors, c’est peut-être pour avoir un aperçu de ce qu’il se passe.

Une autre femme regarde du haut des marches. Elle a un pass 3 jours au poignet. Elle repart.

Je ne sais pas si les gens qui viennent aujourd’hui ont acheté un pass 3 jours mais seulement pour cette journée. Je n’ai pas vu de tarif à la journée.

J’ai essayé de m’étirer un peu avant de commencer, mais j’ai encore mal à l’épaule. Je devrais essayer de trouver une façon de me tenir pour éviter cette gêne. Ou alors trouver un kiné, peut-être parmi vous. Mais vous n’êtes pas très nombreux et les probabilités sont minces.

Ce n’est pas comme dans une foule, où tout à coup, quelqu’un crie « est-ce qu’il y a un médecin »

Ça m’est arrivé une fois dans un avion. Une hôtesse a demandé s’il y avait un médecin à bord. Je ne sais pas quelle était l’urgence, mais très vite, quelques personnes se sont levées. Les hôtesses ont déplacé quelques passagers en première classe et 3 sièges côte à côte ont servi à un seul passager, allongé.

J’espère qu’il dormait.

Maintenant, je suis un peu inquiète pour cette personne. Mais je ne peux probablement pas demander à la compagnie. C’était il y a des années. Sur un vol Paris-Buenos Aires.

Ça fait long pour un malade/mort/évanoui.

Il n’y a pas si longtemps, dans un autre vol, mais de Londres à New-York, une femme s’est évanouie. Elle s’est cogné la tête contre le genou du passager assis à côté et l’homme a râlé.

J’étais surprise de cette réaction. Je crois même qu’il l’a poussée avec un pied. Mais peut-être que j’exagère.

Deux hôtesses sont arrivées pour tenir ses pieds en l’air et lui donner de l’eau. Elle a repris connaissance.

Les deux hôtesses avaient le même chignon extrêmement volumineux.

Ça fait longtemps que je n’ai pas fait de long voyage comme ça, en avion. On voit beaucoup de choses.

J’ai hésité à aller en Argentine cette année. Mais j’ai tellement hésité que j’ai abandonné l’idée.

J’ai un ami qui y est en ce moment. Il m’envoie des photos de lui au bord de la piscine tous les jours. Alors je regrette un peu.

J’entends des applaudissements et aussi l’appareil qui sert à sécher les mains. Il y a de la fumée maintenant. Je ne sais pas si c’est un test technique ou si le vidéoprojecteur surchauffe. Je suppose que c’est un test pour Jamila. Peut-être que c’était ça le bruit de soufflerie. Et pas le sèche-mains.

On me dit « oui ».

J’aimerais bien utiliser une machine à fumée un jour. Mais pas pour cette performance, sinon on ne lira plus rien. Et aussi des lumières qui tournent et de la musique très fort. Un peu comme la performance de Jamila. Mais pas tout à fait.

Je n’ai pas compris la fin de la performance hier. Elle est restée longuement à parler au photographe. Je ne sais pas si ça faisait partie de la pièce ou pas. Pareil pour celui qui l’aspergeait d’eau. C’était un contraste très fort.

Ma mère dit qu’il lui manquait de la dramaturgie.