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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB, 2013 - 2018

Paloma Moin

MÀJ 17-06-2021

Je suis contente qu'il y ait un chien dans le public. Je me considère antispéciste.

En général, il n'y a que des êtres humains. Et puis, plutôt des adultes.

Shelly a demandé si c'était OK. Bien sûr que ça l'était.

J'ai eu cette conversation avec mon copain hier soir. Enfin... pas exactement ça.

Je lui disais que je pensais qu'il était la personne la plus féministe que je connaisse. Alors il m'a dit qu'il ne s'agissait pas de féminisme mais plutôt presque d'animisme.

Il y a presque le mot animal dans animisme.

Shelly quitte la salle. Ah non, elle ferme seulement la porte.

Ma mère parle.

Elle m'a dit que c'était à propos des mouvements performatifs qui incluaient la danse.

Mais elle m'a expliqué le thème par mail. C'est souvent un peu difficile de se comprendre par mail.

D'autres personnes entrent.

On m'avait annoncé de 6 à davantage de personnes. C'est plutôt davantage.

Je crois que je dis beaucoup « plutôt ». J'essaie d'éviter les tics de langage.

Certains sont debout, d'autres assis. La petite fille regarde le chien, elle demande quelque chose à la personne qui l'accompagne. Elle a laissé sa poupée par terre. Sa poupée est nue. Jetée par terre.

Je crois que Shelly me dit que ce n'est pas très lisible. On me fait souvent cette remarque. Mais si j'augmente trop la police, on ne lit que quelques lignes.

J'ai du mal à imaginer ma mère réellement très obéissante comme elle dit.

Réservée peut-être. Ou alors, impressionnée. Impressionnée par les adultes qui ont l'air de savoir ce qu'ils font.

Un coussin ? Je n'ai pas suivi. J'ai entendu les poules. AH ! Un poussin.

Ça me fait penser à une comptine que chantait ma grand-mère. Sa mère donc. La mère de ma mère. C'était une comptine à propos d'une poule et de ses poussins. Les poussins piaillent pour demander à manger. Je ne sais plus la suite.

Un homme a une veste à carreaux très jolie. Il n'était pas là tout au début. Il y a aussi toujours quelqu'un avec un haut rouge. Ça fait partie des choses, des éléments récurrents.

Je n'ai pas fait de danse moi.

Quand je dis que ma mère est danseuse. On me demande si moi aussi. Faire les choses de génération en génération. Répéter un peu.

Une autre personne entre, en rouge.

C'est un manteau long avec un col brodé. J'aime beaucoup les broderies.

J'ai entendu « comment ça se fait ? Pourquoi ? »

Pour moi, évidemment, ça n'a pas été un choc cet Art Contemporain, la danse contemporaine, le théâtre contemporain. Mon père est peintre, ma mère fait du théâtre-danse. Je crois que je connais mieux les théâtres et les musées que d'autres espaces qui sont familiers pour d'autres personnes.

Je me suis rendue compte que je me repère assez facilement dans les musées.

Mais je ne sais pas si c'est une bonne chose.

Peut-être que ça veut dire qu'ils sont tous pareils.

On parle de White Cube...

Elle s'arrête quand justement je veux regarder. C'est frustrant.

Moi, je ne peux pas. Pourtant, on pourrait penser que j'ai la meilleure place.

Ce n'est pas vrai. J'ai déjà été cachée derrière une scénographie. Il y a même une photo de moi, vers 6 ans.

Ou alors, je restais dans les loges, c'est quand même pas très loin de la scène.

Je ne sais pas ce qu'elle lit, là. Où elle en est.

J'aime bien cet espace. Il y a une belle lumière.

J'avais vu beaucoup de photos et de vidéos. Mais c'est encore plus grand, rencontré en personne. On peut dire ça ?

Rencontrer un lieu ? Je n'ai jamais tenté cette expression.

Il m'arrive de plus en plus souvent de mélanger les langues, de traduire des expressions d'une langue à une autre.

Il paraît qu'il faut apprendre des choses toute sa vie pour lutter contre l'Alzheimer.

Un jour, on est allées ensemble à un cours de claquettes. Je ne sais plus si on s'est seulement renseignées ou si on l'a réellement fait. Je me souviens de ces chaussures dans le placard. Des petites salomés avec un bout métallique.

Parfois, j'allais à l'école déguisée. Hier, une amie, nouvellement amie, me racontait qu'elle aussi. Et elle est devenue costumière.

Je me demande où sont passés mes déguisements ? J'adore Halloween. Tout le monde peut se déguiser, et sortir comme ça. Et c'est normal, d'être dans le métro mais déguisé.

La petite fille fait marcher son bébé-poupée sur le bord de la scène. Il a fait une entrée mais elle l'a vite récupéré.

Ma mère faisait parler une poupée dans un spectacle. Dans plusieurs spectacles d'ailleurs.

Les poupées, comme les animaux de compagnie ont toujours des voix spéciales.

Ça c'est parce que je voulais un petit chat. Alors, j'ai eu trois lapins.

Dans la vie, c'est souvent comme ça, non ?

On imagine quelque chose, on projette des choses, et ça se passe toujours différemment. Mais mieux que ce qu'on avait imaginé.

Ah oui, je me souviens de ça. On a pu en donner quelques uns, les premières portées. Ce qui était drôle, c'était qu'ils restaient avec leurs camarades de portée. Leurs frères et sœurs, mais ne se mélangeaient pas entre générations.

Il m'est arrivé jusqu'à... il n'y a pas si longtemps de rêver qu'il y avait un lapin dans le placard, ou alors derrière une bibliothèque.

Parfois, on s'allongeait par terre, sur le tapis, dans le salon, et ils nous grimpaient dessus.

Pas que Blacky d'ailleurs. Ils avaient presque tous une voix.

Oui, les animaux sont toujours dans la dispute. Ils se plaignent, ils critiquent de manière négative. C'est étrange qu'ils ne soient jamais positifs et heureux d'être là.

Généralement, ils parlent espagnol.

Je fais parler mon chat parfois. Elle est très bavarde. Et aussi assez grossière.

Hier, un ami me disait que je ne dis jamais de grossièretés. Que j'ai presque un accent, un accent de bourgeoise, a-t-il dit.

Souvent, quand je dis que je m'appelle Paloma. On me dit que j'ai un accent hispanique.

Ça vient toujours après mon prénom. Alors j'étais assez satisfaite qu'on me trouve un accent différent.

Je deviens « des gens qu'on ne connaît pas tellement » ? ah.

Je pense qu'on se connaît assez bien. On a une relation assez proche. On se parle tous les jours, ou presque.

Et puis, on fait des activités ensemble. On va voir des expos. Quand je dois préparer un sujet, je m'exerce parfois sur elle.

Et puis, on discute un peu.

C'est différent entre elle et sa propre mère.

Ma grand-mère vivait dans un personnage qu'elle s'était inventé. Un personnage dramatique. De télénovela. Un personnage assez effrayant parce qu'on ne savait jamais comment il allait réagir.

Elégante et mince, oui. Très important. A moi aussi, elle m'avait dit qu'il ne fallait pas grossir. Sinon, on ne peut pas être une femme heureuse.

Sur la danse et les mouvements performatifs.

Alors justement, je trouvais ça intéressant de relire l'histoire des mouvements artistiques à partir de ce prisme là, celui de la danse ou de la performance.

Au début des années 90 donc. (c'est bien de contextualiser)

On avait une affiche de Mark dans les toilettes quand j'étais petite. Ou alors c'était une petite photographie accrochée. Je ne sais plus. Mais le nom était inscrit.

Il y a des noms, qu'on voit quand on est tout petit. Et qui restent.

C'est une belle idée, de partager un groupe. J'aime bien cette idée. Eliminer la compétition.

J'ai lu ça aussi sur facebook ce matin. Quelqu'un disait qu'il fallait arrêter d'éduquer les enfants dans la compétition. De leur faire croire qu'il faut être le meilleur, le premier, le plus. Et puis, qui décide ça ? Et pourquoi ? C'est vrai, non ? Vous ne pensez pas ?

J'ai une élève à qui je donne des cours d'anglais qui a une maman très compétitive. Je ne sais pas si c'est parce qu'elle est avocate. Je ne connais que des avocats très intéressés par la compétition.

Tout ça pour dire que sa fille doit avoir le meilleur classement en natation, être la première de la classe, et la plus tout.

Peut-être que beaucoup de parents veulent ça. Que leur enfant soit le plus tout.

Moi je suis myope. Je ne sais pas si ça entre en ligne de comptes.

J'ai longtemps pensé que j'avais hérité plein de mauvaises choses de mon père. Mon père a une peau très fragile, trop claire, moi aussi. Tendance à l'acné. Et il est myope. Moi aussi.

Alors que ma mère non.

Et puis, elle est très souple. Parfois, on discute chez elle, et elle pose son pied derrière sa tête, sur l'étagère.

Il faut juste commencer. Je ne sais pas s'il y a tant de questions à se poser. Je dis ça, mais je n'arrête pas de me poser des questions.

Quand je m'allonge, le soir, après une douche qui est censée me détendre, j'ai encore plus de questions.

Mon copain dit qu'il chauffe le lit, et se couche avant moi. Alors quand j'arrive, il dort déjà et je ne sais pas à qui poser toutes ces questions. Des questions sur tout, sur des choses qui à ce moment me semblent essentielles. Et ça m'empêche de dormir. Et je le vois dormir et commencer à ronfler à côté et c'est pire, parce qu'alors je me rends compte qu'il est trop tard.

Le temps que j'ai pour m'endormir en silence avant qu'il ne commence à ronfler est révolu.

Je n'entends plus la chaufferie. Le chauffage est éteint ?

Je ne me suis pas aperçue du changement d'ambiance sonore.

Je voulais dire que facebook m'a rappelé ce matin qu'il y a un an, j'étais allée voir une performance de ma maman avec Pierre Courcelle au Jeu de Paume.

Peut être que tous les ans à la même date, elle fait une performance avec quelqu'un. Une personne différente. Mais elle, serait toujours là, quelque part dans un centre d'art. Et c'était un peu comme aujourd'hui d'une certaine manière. Entre parole et danse.

Un danseur russe, on a tous l'image d'un danseur russe. Je l'imagine assez musclé. Peut-être un peu froid ou distant. Dans une tenue particulière. Pas une tenue quotidienne.

De nos jours, les danseurs viennent comme ils sont sur scène.

Je me souviens d'une fois où on était allées voir le spectacle de quelqu'un de très important. Ma mère m'avait dit qu'on allait saluer le danseur parce qu'il était très vieux et que c'était son dernier spectacle. Je me demande si beaucoup de danseurs savent quand est leur dernière scène. Ce que ça peut produire chez eux. Je n'aimerais pas avoir de dernière pièce, de dernier texte. Je ne préfère pas savoir à l'avance. Et pourtant, j'aime bien préparer les choses. Anticiper. Je l'ai déjà dit.

La chaudière s'est remise en marche. Je crois que ça fait comme une musique. C'est joli ce reflet de la lumière dans les cheveux.

Quelqu'un prend une photo avec son téléphone. C'est bien parce que les deux autres prennent plutôt des photos sur les côtés de la scène. Comme ça, on multiplie les points de vues.

C'est le coucher de soleil je crois.

J'imagine les peintres impressionnistes. Est-ce qu'il y en a eu dans le coin ? Je ne sais pas s'il y a un peintre impressionniste qui ait habité par ici. Certainement. Ils ont généralement essayé de s'installer près d'une étendue d'eau.

Qu'est-ce qu'elle fait ? Parfois, dans le salon, je la trouvais comme ça en rentrant de l'école. Et elle me disait que tout était une danse. Chaque geste pouvait être une danse. Marcher, peut-être cuisiner, ou alors manger. Et ensuite, elle m'a montré le buto.

Hier aussi, j'en ai parlé. Cet ami qui me parlait de l'accent. Il me disait que le théâtre et la vie sont distincts et je n'étais pas d'accord.

Alors il me disait que seulement avec ces danses très lentes, où un homme âgé met 45min à se lever. Et qu'alors on se demande pourquoi est-ce qu'on n'a pas cette même intensité dans la vie de tous les jours.

Moi, je crois que le théâtre et la vie, c'est la même chose. Ou alors, ça fait partie de la vie au même titre. On se s'arrête pas de vivre en allant au théâtre, en tant que public. Au contraire. On vit une expérience, à partir d'un autre point de vue. A l'extérieur du théâtre aussi on observe des choses. Peut-être qu'on est davantage sur scène à l'extérieur.

Mais c'est la même chose, ce n'est pas une parenthèse.

Il semblait me dire que parce qu'il peut y avoir un texte au théâtre, ce serait à différencier de la vie. Mais la vie aussi est un peu comme ça. Pas tout à fait écrite, mais on se prépare à des choses, on anticipe. Et le théâtre n'est pas toujours écrit.

Est-ce qu'elle va parler à nouveau ? Ou ça s'arrête là ?

Je ne sais pas ce qu'il se passe après. Je sais que ça dure un certain temps, et ensuite voilà.

Je me demande, mais en réalité je sais très bien. Je veux dire que je ne sais pas exactement de quelle manière. Mais je sais que ça arrive toujours un peu comme ça, à un moment on sent que c'est bientôt la fin.

Qu'est-ce qu'il se passe ? D'un coup je me retourne, et elle est là, par terre.