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Un projet mené par Documents d'Artistes Bretagne & l'École Européenne Supérieure d'Art de Bretagne, Brest - Lorient - Quimper - Rennes.

Documentation
d'artistes diplômés de l'EESAB.
2009 - 2014

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Nathalie Pitel

MÀJ 11-01-2016

"Découverte du travail de cette artiste dans une galerie au bout du monde...
En vitrine un oiseau - esclave enchaîné - libéré de ses entraves, semble vouloir prendre son envol.

Tout droit sorti d'un cauchemar, le chien, tout de lambeaux de chair cuivrée, comme usé par le temps, la violence, déchiqueté, résiste, vous résiste, lui résiste et menace ; il vous fixe d'un regard terrifiant, insoumis et pourtant familier.

Un peu plus loin deux oiseaux de métal s'affrontent avec grâce en une danse énigmatique tandis qu'à leurs pieds un cervidé dévoile son squelette somptueux que l'on voudrait caresser.
Dans les angles et sur les murs, des trophées - crânes animaux enserrés dans des châsses de métal - veillent sur l'espace de la galerie.

Etrange bestiaire tour à tour d'os, de métal et de bitume imbriqués, soudés, torturés. Telle un taxidermiste, Nathalie Pitel donne vie à ses animaux pour l'éternité. Charme le regard et le fascine à la fois.

Ces oeuvres transcendent la matière, transposent le vocabulaire de l'inconscient en une lisibilité sans ambigüité - ce qui fait peur ne peut, ne doit plus faire peur.

A la fois réjouissantes pour l'oeil et riches en significations, ces sculptures nous entraînent bien loin entre réminiscence et résilience."


Christine Zin-Marze 


Mon travail se situe entre la sculpture et l'installation. Je déforme, abime, gratte la matière pour  en faire renaitre quelque chose de vivant, organique voir sacré. Sans cesse dans un travail de recherche je crée l'accident dans la matière, j'aime apparenter ces recherches à de l'archéologie. Gratter autour de l'os, creuser le métal pour trouver un trésor, une espèce disparue, pour créer une archéologie moderne peuplées de nouveaux fossiles. Je suis à la recherche de vestiges d'un monde où le temps est une fuite et le progrès destructeur. Entre réalité et science fiction j'enterre et je déterre les restes d'une civilisation inconsciente et déjà condamnée. 



 

«Pas d’acquis sans perte. Si inventer la substance, c’est indirectement inventer l’accident, plus l’invention est puissante, performante, et plus l’accident est dramatique.»

Paul Virilio «La pensée exposée» «L’avenir de l’accident»


La destruction est une forme de création.
A partir du moment où l’on détruit quelque chose on en crée forcément une autre.
Mes sculptures et mes installations sont gouvernées par cette optique. Je viens détruire, abîmer un objet, une forme pour la faire revivre sous une forme différente.
L’action plus ou moins violente n’est pas toujours contrôlée; je laisse une place à l’accident, l’action est volontaire puis elle devient expéri- mentale.


 
« In the Hall of the Mountain King »
The Classical Conspiracy, Epica

Immobilis in mobile

« La fin est dans le commencement, et cependant on continue. » Samuel Beckett, Fin de Partie, 1957 Insaisissables, magnétiques, ces sculptures affichent une allure désinvolte qui donne à voir à la fois l’amertume d’une pesanteur et des distorsions matérielles d’une apparente vivacité. L’agression portée à la tôle se combine au façonnage de mouvements lancés, omniprésents dans la matière et dans ses effets. Tous les aspects les plus hostiles du monde sont réunis, on est sonné par la brutalité du système dans lequel l’homme vit, prend part, et tente de s’échapper comme il peut…Un regard résolument acéré pour un sujet qui nous approche de l’obscurité. Finalement, l’épuisement est là qui guette, face à un schéma de répétition dans lequel on se méprend. Ces personnages sont hors du temps, hors d’eux-mêmes, et nous avec.

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Vous dites que « la puissance de la friche industrielle vous a réunies », pouvez-vous m’en dire plus sur cette collaboration ?

Manon Perrier : Nous appartenons à un collectif d’artistes installé depuis 2005 dans d’anciennes mines de fer, à Nyoiseau. L’association Centrale 7 a pour but de promouvoir l’art en milieu rural, par des actions sur le territoire, des ateliers pédagogiques, des expositions…Ainsi, la friche est notre lieu de rencontre, nous avons notre pied à terre là-bas, un atelier permanent. C’est une atmosphère minière qui influence considérablement notre travail. Dans
cette ambiance, on réfléchit à la condition humaine dans le monde ouvrier, et à la démesure de celle-ci. Le sujet de fond de notre travail est directement lié à ce lieu.

Quel intérêt portez-vous aux médiums que vous employez chacune en sculpture ?

Manon Perrier : L’intérêt d’utiliser le ciment est de pouvoir créer des personnages à taille humaine ou plus, avec une solidité et une pérennité permettant de les présenter en extérieur. Il y a une grande part technique dans le choix du matériau. Au-delà de ça, la texture du ciment mélangé à
de la filasse de chanvre a un aspect très intéressant, il apparaît comme un tissu musculaire et veineux, assez vivant. J’aime l’aspect brut de ce médium. L’ossature en métal, elle, contient déjà le mouvement, ce matériau n’a pas de limites. L’association des deux permet donc de faire sentir la tension ou le relâchement, un mouvement où se condense toute une énergie vitale. Cela concorde avec mes préoccupations, je me suis penchée sur le corps, et sur l’homme en général, puis je me suis intéressée à la danse, par rapport à la précision du mouvement : une sculpture, c’est une présence qui emprisonne un instant, un geste. La tension des portés, les corps tels qu’on les appréhende dans les chorégraphies de Pina Bausch ou du mouvement Butô par exemple sont des
sculptures à part entière, ce sont des milliards de sculptures dans une même pièce…

Nathalie Pitel : Au départ je travaillais l’eau forte sur zinc, la gravure classique, ce qui me captive ce n’est pas l’impression mais la plaque de zinc en elle-même, le métal mordu, plié, abîmé, mangé par l’acide…J’ai un intérêt particulier pour la voiture ayant subi un crash. Je nourris un rapport à  l’accident qui tient de la fascination. La tôle est esthétique dans le sens où détruite et déconstruite, elle tient d’une forme non pas hasardeuse mais récurrente, technique et calculée. L’accident est une fatalité, sa signification latine est « ce qui arrive ». Aussi, la technologie crée l’accident car elle reste aveugle et assoiffée de progrès. Les matériaux que j’utilise sont des matériaux bruts, encombrants voire violents. Tous dégagent à l’origine la même histoire, le même vécu : celui du crash. Je réunis tout cela comme la fin d’une grande représentation, un bouquet final ; un feu d’artifice faisant éclater des heures et des années de technologie. L’accident n’est autre que le spectacle du quotidien.

Quel rapport entretenez-vous avec la matière ? Et comment opère la symbiose de vos pratiques ?

Manon Perrier : On travaille assez rapidement, on ne va pas passer des mois sur une sculpture, il faut que ça aille vite, que ça fonctionne. C’est comme une tension que l’on a au quotidien, et quand on travaille, on le lâche. C’est une activité permanente, une expansion de nous-mêmes : les idées, les formes, l’énergie et tout ce qui nous traverse dans la vie de tous les jours vont apparaître dans la matière. On se retrouve sur cette approche du travail, ainsi que sur des questionnements plus larges.

Nathalie Pitel : Le côté accidentel est très important dans mon travail, il faut laisser place à l’erreur, comme dans la vie ; le risque zéro n’existe pas. On fait pour défaire, on défait pour refaire. Une phrase de Jean-Loup Rivière dans son livre Bonheur de l’accident résume assez bien la place que
peut avoir l’accident dans l’art : « La possibilité de l’accident accompagne l’oeuvre, sa vie durant. Des « accidents » ont pu- tramer sa fabrication, mais du fait que l’oeuvre n’existe véritablement que dans le temps de sa performance, l’accident la guette. Et la met en tension : c’est la leçon du funambule. » C’est pour cela que les gens trouvent nos oeuvres parfois très violentes, ou tristes, sombres, par le côté brut de la matière. Le béton, le grillage, les côtes apparentes avec le métal, les carrosseries défoncées dénotent une âpreté, une violence… En fait, ce qui nous relie est l’envie d’immortaliser, d’arrêter un instant t. Manon immobilise un mouvement, une danse, moi j’immobilise la vitesse, l’impact. Nos pratiques assemblées
mettent en route une danse macabre. Manon Perrier : En effet, nos pratiques se rapprochent sur le fond car nous interrogeons toutes deux la condition
humaine. Sur la forme, des pièces seront faites à quatre mains, il pourra y avoir des évolutions, des mutations dans nos sculptures au cours de notre travail.

Nathalie Pitel : Chacune intervient sur l’idée de l’autre, le projet se nourrit petit à petit dans la pratique directement, aucune d’entre nous ne passe par la maquette. Le premier jet sort souvent des tripes. Le mieux est l’ennemi du bien, l’important n’est pas de faire une belle sculpture, l’important
est de capturer un ressenti, une expression, une idée. L’atelier devient laboratoire, on laisse place à l’expérimentation même.

Nathalie, j’aimerais savoir quelles sont tes influences ?

Nathalie Pitel : Il y a nous et notre évolution, nous et nos inventions, nous et notre soif du progrès, des connaissances scientifiques. Et il y a nous et notre évolution précipitée, nous et notre aveuglement face aux conséquences fatales de ces inventions. Je me suis intéressée aux gens qui « vont
sur la route ». La voiture est synonyme de liberté, comme aux États-Unis, où l’on cherchait à s’échapper d’une misère sociale, d’un quotidien. À cette époque (après le krach de 1929), on était obligé de bouger, de s’exiler, de partir sur les routes dans de vieilles bagnoles à la recherche d’une ville qui proposerait encore du travail. En vain : la pauvreté et la misère étaient partout et comme le dit la chanson “The house of the Rising Sun”, cette misère n’en amenait que d’autres derrière elle. Cette population devenait des voyageurs aux âmes éteintes n’ayant ni toit ni salaires, ne possédant plus qu’une seule chose, leur voiture. Ces bonnes vieilles Ford T étaient toujours prêtes à prendre la route,
d’un mécanisme si simple que chacun pouvait s’improviser garagiste et même améliorer sa « bête » grâce aux moyens
du bord. Cela fut le début des Hots Rods (Pistons brûlants). Pour oublier leur misère, ils se mirent donc à « customiser » leur voiture. Fuir le quotidien par l’amusement; le jeu consistait à avoir la voiture la plus puissante, la plus
originale, la plus bruyante… Une histoire de fun… C’était parti! Destination : le bordel général. La chanson de Bob
Dylan, No Direction Home, où il cherche une liberté dans la fuite est toujours d’actualité. La voiture symbolise aussi
le progrès, l’évolution. Cependant derrière ce progrès il y a un revers : dans notre belle et moderne société, on est en
avance sur tout, on explore les limites infinies de l’évolution et on explose le monde aussi. Rabelais dit « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Nous créons sans vraiment faire attention à ce qu’il va se passer. Nous voyons
tout ce qu’on est en train de détruire et nous avec… Il y a un philosophe auquel je fais beaucoup référence dans mon
travail, Paul Virilio. Il dit dans La pensée exposée qu’il n’y a pas d’acquis sans perte, « Si inventer la substance, c’est indirectement
inventer l’accident, plus l’invention est puissante, performante, et plus l’accident est dramatique. » Oui, Paul Virilio dit que l’accident est universel, car la vitesse et le progrès en sont les moteurs…Cela me fait penser au Catastrophisme éclairé de Jean-Pierre
Dupuy, philosophe et épistémologue, l’auteur affirme que la catastrophe ne peut être évitée, dès lors, le risque n’existe plus car une fois l’évènement produit, ce qui était inenvisageable devient inévitable.

Nathalie, toi-même tu écris « L’accident arrive parce qu’il doit arriver ». Quelle est votre réflexion sur le sujet, comment résonnent ces notions dans votre travail et dans les oeuvres que vous présenterez ?

Nathalie Pitel : Nous ne sommes pas là pour dénoncer quelque chose, nous allons seulement le montrer, faire un
constat tout en étant dans la réflexion…nous n’avons pas de solution. Beaucoup de gens trouveront notre approche pessimiste, moi je trouve cela réaliste par rapport au monde et à l’absurdité de notre société. Nous ne souhaitons pas de grands discours sur l’oeuvre, les visiteurs vont la ressentir, peut-être parfois comme une agression. Cette position n’est pas gratuite, venue de nulle part, nous nous inscrivons dans une réflexion menée par des artistes, des philosophes et qui est toujours en cours. La comparaison avec les quatre tableaux anciens permet de montrer que l’homme a toujours mis des oeillères pour continuer sa route et ne pas voir le revers du progrès. Aujourd’hui, on en est toujours au même point, et c’est même davantage présent. Avec ce projet, nous décidons de montrer l’accident, nous l’ « exposons » au public pour reprendre les termes de Paul Virilio. Montrer l’accident ne veut pas dire le médiatiser, car ce « ravage » est déjà au goût du jour. Le spectacle de la guerre et des atrocités humaines est exhibé à la vue de tous sur le petit écran. Nous sommes continuellement surexposés à ce mitraillage d’images d’horreurs. Ici, nous laissons place à l’accident tel qu’il s’est révélé dans nos oeuvres.

Renversez-vous l’accident de façon créative dans votre pratique ? Nathalie dans ton écriture cette notion est prégnante, tu dis « mon monde est celui de « l’accident », « la destruction est une forme de création ».

Manon Perrier : L’accident fait partie intégrante du travail. L’expérimentation qui nous est essentielle comporte la possibilité de l’accident et de la découverte. La marge d’erreurs est possible, cela laisse la place à l’expression, au lâcher prise.

Nathalie Pitel : Oui bien sûr, l’accident est l’origine de mon propos, c’est une notion qui transcende toutes règles, toutes logiques, il n’existe pas de science de l’accident, on ne peut le prévoir, on ne peut que le subir. Si l’on provoque un accident, on ne l’appelle plus accident mais attentat. Dans ma
pratique je provoque aussi des sortes d’attentats à la matière, à la technique dite classique. Il n’y a pas une seule technique,
une seule solution pour arriver à ce que je souhaite, il y en a une infinitude. La destruction est une forme de création. Mes sculptures et mes installations sont gouvernées par cette optique. Je viens détruire, abîmer un objet pour le faire revivre sous une forme différente. L’action plus ou moins violente n’est pas toujours contrôlée ; je laisse une place à l’accident, l’action est volontaire puis elle devient expérimentale.

Manon, l’inachevé, comment l’envisages-tu dans ton travail ? Comment s’achève votre oeuvre, induisant cet aspect non fini ?

Manon Perrier : La trace du faire est primordiale, on laisse la place à l’action, aux étapes. Le subtil se trouve dans l’inachevé, enfin dans le brut plutôt… Quand on fait une sculpture, l’essentiel peut vite être perdu, cela ne tient qu’à un fil. Le terme, que j’utilisais moi même de « non fini » est délicat, car justement l’aboutissement du travail, c’est de trouver cette justesse fragile où la spontanéité n’est pas détruite tout en ayant travaillé la pièce. L’inachevé permet de donner à voir l’essentiel. Le hasard est très présent dans ma façon de procéder, car je travaille avec rapidité, c’est un dialogue intuitif entre les mains et la matière, c’est une expression spontanée grâce à une dextérité technique.

Nathalie Pitel : Et le but n’est pas l’esthétisme, mais le ressenti.

Comment s’opère la réinterprétation des quatre tableaux auxquels vous faites référence ?

Nathalie Pitel : Nous réfléchissons à cela. La réinterprétation se fait essentiellement par le biais de nos médiums. On
voit les choses de la même façon avec Manon. Nous avons choisi des oeuvres emblématiques, marquant l’histoire de l’art par leur côté assez sombre, et par des moments de difficultés sociales, de misère. Ce sont nos quatre bases pour nos installations. C’est la réinterprétation d’une atmosphère, d’un décor qui est projeté dans notre société d’aujourd’hui. Nous relevons des questionnements existentiels qui traversent les siècles. On se pose des questions sur une possible explicitation de nos sources, mettrons-nous la photo du tableau auquel nous faisons référence ? Procéderons-nous par omission ?

Manon Perrier : Nous voulons rester dans la suggestion, ces tableaux sont nos références, c’est une inspiration au départ, ils ne doivent pas faire autorité, la filiation est seulement là, endormie dans nos sculptures qui seront comme un palimpseste. Les spectateurs se feront leur avis avec l’atmosphère que l’on va créer, on n’impose pas de signification, de manière de voir…C’était une façon de prendre appui sur un sujet qui nous relie, de le développer, de le poursuivre, et de le réinterpréter dans notre pratique, à notre époque.

Et votre vision du progrès ?

Nathalie Pitel : Le progrès n’est pas mauvais, c’est seulement la façon dont il évolue, mute avec rapidité et sans raisonnement qui pose problème. C’est l’homme et sa stupidité d’être avide de toujours plus de pouvoir et de contrôle. Une minorité en prend conscience mais comme toujours, c’est la majorité qui les dirige et qui nous envoie droit dans le mur.

Manon Perrier : Il contient une telle absurdité, de par son image positive pour la condition humaine, et le revers de celle ci, c’est à dire la « déshumanisation » que subit notre siècle.


Art d'ici 2013. Sandra Doublet, Manon Perrier, Nathalie Pitel.