retour à l'accueil

Un projet mené par Documents d'Artistes Bretagne & l'École Européenne Supérieure d'Art de Bretagne, Brest - Lorient - Quimper - Rennes.

Documentation
d'artistes diplômés de l'EESAB.
2009 - 2014

icon favori+ 0

Maël Nozahic

MÀJ 16-11-2015

filtres

  • thématiques
    • mémoire
    • paysage
    • société
    • temps
    • écologie
  • médiums
    • peinture
    • sculpture
    • dessin
    • édition, impression

Vidés de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

 Henri Michaux – L’espace du Temps (« Clown »)

  C’est derrière un grillage que Maël Nozahic découvre pour la première fois un parc d’attraction abandonné. Au cœur d’un bois est-allemand, les manèges de Spreepark sont immobiles, les décors artificiels ont basculé au sol. Par dessus leurs carcasses de bois et de résine, la nature reprend peu à peu ses droits. Les cris d’enfants ont fait place au silence et aux murmures de la forêt. Les guichets et les maisonnettes sont vidés, abîmés. Fascinée par les décors désincarnés, l’artiste photographie le paysage et décide de le transposer sur la toile pour le pénétrer et l’habiter. À l’inertie du réel, elle convoque un imaginaire où lyrisme et surréalisme dialoguent. Plongés dans la nuit et la forêt, les manèges sont réanimés par la présence d’animaux fantastiques : des hyènes, des loups, des chevaux, des singes et des griffons. Avec les chevaux de bois figés dans le temps et dans l’espace, ils entament une course folle contre la mort. À travers les ranchs, autour des manèges, ils forment un cercle et chevauchent une boucle infinie, survivante et absurde. Leurs corps en mouvement sont nimbés d’une lueur captivante, quasi chamanique. Leurs pelages sont teintés de couleurs électriques et irradiantes : bleu profond, rose électrique, gris métallique. La palette de l’artiste est chargée d’une projection à la fois symbolique et physique. Nous assistons au réveil nocturne d’un univers qui serait parallèle au nôtre. Entre rêve et cauchemar, entre réel et imaginaire, Maël Nozahic s’empare des décors abandonnés pour générer des scènes hallucinatoires où la figure humaine peine à trouver sa place.

Son iconographie hybride des références à l’histoire naturelle, au mysticisme, au conte, aux imageries populaires et religieuses. Sa touche, sa palette et ses clins d’œil rappellent l’art des retablos mexicains (peintures ex-voto), qui, quelques décennies auparavant, a nourri la peinture de Frida Kahlo. Une source d’inspiration qui transparaît avec l’apparition d’éléments anatomiques autonomes dans l’espace de la toile, les corps blessés et un attrait pour une végétation dense et inquiétante. La figure humaine y est littéralement vidée et impuissante. Pendus aux manèges, les corps ouverts, écorchés, dépecés, laissent entrevoir leurs organes vitaux. Les artères et les veines s’articulent avec les racines, les branches et les insectes. Des êtres hybrides jaillissent. L’esprit de la culture mexicaine est également manifeste avec les portraits en pied d’un danseur, d’un clown et d’un arlequin. Ensemble, ils entament une procession, une danse grinçante et burlesque. Leurs visages cadavériques et leurs corps désarticulés font écho à celui des Calavaras, symboles populaires del Dia de los Muertos. Ici, la mort se rie de la vie. En ce sens, les peintures et les aquarelles de Maël Nozahic déploie une vanité incandescente et ténébreuse. La fureur et l’absurdité des chevauchées et des danses macabres traduisent un passage. Celui de l’éternel recommencement, de la fragilité et de l’éphémère fulgurance de nos existences.        

 Julie CRENN (2014)



Donc il y a des manèges, ou un unique manège peut-être, si l’on considère que c’est le mouvement qui importe ici, contrarié, immobilisé – rotation sur place. Maël Nozahic dit que cette ronde vient de Berlin, que c’est en découvrant un parc d’attractions mort de l’ex-Est, au coeur de Treptower Park, lui-même survivance socialiste, qu’elle en a eu l’idée. Spreepark (c’est son nom) est la décomposition même, vivante, tenace.

Maël Nozahic peint les forces opposées, la lutte d’une agonie sans fin. Dans sa série Ranch, les chevaux bien vifs, saisis dans l’instant académique façon Epsom de Géricault, sont cloués sur un rail et poursuivis par des hyènes, elles aussi empalées. Elles ne les rattraperont jamais. La chevauchée, comme dans l’huile qui porte ce titre, est toujours arrêtée, image plus terrible de la damnation que la course vers l’abîme chère aux romantiques. Ailleurs, sous le manège de Dadipark, un crocodile s’apprête à croquer tout ce qui dépasse, annonçant l’aquarelle sanglante d’Attraction, tout aussi étêtée que le Vieillard ou, évidemment, la chimère de Sans tête. Et même les arbres sont partout coupés ras.

Quant à ceux qui possèdent une tête encore attachée au corps, ils en ont malheureusement plutôt deux, ou trois, qui tirent dans tous les sens à la fois et empêchent tout autant le mouvement. Enfants siamois du Manège, chimères ou lions genre azulejos qui combattent de face ou de dos et se déchirent sans pouvoir se séparer. Et aussi la sépulcrale Famille, trio liquide confondu, d’où la tête, à nouveau, de l’ enfant émerge dangereusement d’une végétation capillaire. Pour ce qui se trame entre ces êtres tranchés, ces menaces dentues, la trinité et l’ unicité, le très grand format de la Mére nourricière ou la dresseuse de hyènes en donne sans doute la clé, enfouie quelque part entre les étranges protagonistes de cette «scène» psychanalytique. Chaque spectateur y projettera ce qu’il doit: les oeuvres sont faites pour ça.

Contrariété encore: la mort qui avive les peintures de Maël Nozahic ne manque ni de couleurs ni de substance. Elle vient comme un tatouage ou une lanterne magique sur la peau des animaux et des personnages et, à la façon des symbolistes, dénie tout réalisme à la représentation, laquelle scénographie le monde selon ses angoisses – maîtrise plus grande que de se soumettre au morne destin d’une fausse objectivité. La chevauchée, ainsi, tient d’ Edward Burne-Jones ou de Gustave Moreau, tandis que Party, rangé sous la même catégorie de «correspondances» par Nozahic, emprunte à James Ensor. Plus loin, le Lémurien, assis sur une mini-voiture de golf, a les mêmes yeux et jambes que le Cauchemar de Füssli, fantasme sous le signe de l’ étouffement, de l’ action impossible.

Peut-être que, comme chez ces artistes, «dresser les hyènes» est encore une façon d’ être une « mère nourricière», de tenir finalement la mort en lisière par la mort même, sidérée et muette : Maël Nozahic est bien sûr toute entière du côté de la vie.

Eric Loret, journaliste (2012)