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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2017

Florent Gilbert

ATTESE.*

 

 

 

 

*ATTENTES.

 

Sur la surface miroitée d’un objet on peut parfois voir naître une image : elle dessine ses contours, polit ses reflets et s’achemine jusqu’à nos yeux. Par cette apparition, des formes peuvent commencer à interagir dans l’espace, trouver une façon autonome d’exister. Florent Gilbert assemble des éléments plastiques de manière à faire sens. Il construit des formes qui sont sur le point de devenir autre chose, en se positionnant dans l’instant, dans l’acte d’observer et d’agencer. L’artiste nous propose une découverte simple, laconique, tautologique : celle qui est issue d’un geste de décomposition et d’accumulation, suivie d’une redistribution dans l’espace cloisonné d’un objet ou d’une salle d’exposition. Dans l’univers qu’il met en place, l’image stylisée d’un rapport sexuel ne se donne jamais entièrement (Anamorphose à miroir : images interdites, 2013) ; une étagère devient une surface et un support précaire à la fois (Je me souviens des basculements de vocabulaire, 2016); un objet industriel s’offre comme objet artisanal, une omniprésente table Lack Ikea se mue en sculpture (Je me souviens des rassemblements, 2016). Intéressé par les systèmes de monstration, Gilbert construit des liens de façon intuitive. Il n’y a pas forcement de consanguinités, mais surement de conséquentialités parmi les fragments qu’il connecte et qui se délivrent dans un élan qui teste l’équilibre et la durée. Dans son travail, la surface est une clé d’intervention, une façon de saisir une épiphanie possible. Industrielle, lisse, toute prête, à réinterpréter, érotique, marbrée, miroitante – elle devient une toile joyeuse, une plateforme pour un jeu de combinaisons. Une surface peut donc en révéler une autre, elle peut être un passage vers une autre dimension. Comme le suggérait déjà Lucio Fontana, l’espace est un système à réinventer constamment par le biais de formes et d’interpénétrations de plans. Si ses Tagli nous amènent symboliquement et réellement derrière la toile, les images lenticulaires, le formica ou les morceaux d’acier qui constituent les marqueteries de Gilbert (Hot wax coming into the brain, 2016) sont des ouvertures vers une spatialité imaginée – structurée et rythmée par des dessins un peu naïfs, « gentiment punk » réalisés par Rodolphe Levilain. En s’appropriant tant un vocabulaire d’antiquaire que l’imaginaire du supermarché, Gilbert fait communiquer des niveaux et des matériaux dans une stratigraphie à plat.

Son travail nous met dans un état d’attente de révélation, révélation qui ne surgit que lorsqu’on arrête d’attendre qu’il se passe quelque chose. Ses compositions d’objets sont des prétextes face auxquels le public peut prendre partie, car elles n’ont pas la prétention de nous apprendre quoique ce soit, au contraire: elles nous invitent à basculer dans l’incertitude, dans un doute émotionnelle. En se rapprochant de la démarche de Supports/Surfaces, Florent Gilbert détourne la fonctionnalité en dispositif esthétique/ludique et appelle le public à questionner sa façon de regarder l’objet et à reconsidérer son statut. L’emballage, le support, le contexte sont des éléments qui font partie de son œuvre, la composent et la nourrissent afin qu’elle montre une vie autre que celle de l’objet de départ, faite de narrations fragmentées à l’aspect attirant mais froid. Le traitement de surface qu’il opère n’est pas « superficiel », car il implique la manipulation de formes récurrentes et crée des rapprochements qui révèlent un coté non pas caché du quotidien mais (peut être) négligé. Une sublimation de l’objet quotidien, qui rappelle autant le travail de Richard Artschwager que celui de Ron Nagle, remplace l’utilité par l’esthétique pure. Gilbert n’invente donc pas le quotidien mais le rhabille car il cherche à expérimenter des combinaisons faites de formes préconçues issues de l’imaginaire ou du réel collectif afin de les neutraliser, de le rendre presque abstraites, prêtes à contempler. Des allers retours entre quotidien, mythologie personnelle et collective sont alors possibles. L’œuvre de Gilbert se manifeste pleinement dans le présent, privée d’un passé et peut être aussi d’un futur, car elle n’existe que comme apparition, comme rencontre. Son bricolage nous confie des formes qui ne sont ni fonctionnelles ni lyriques : car s’il est vrai que la perte de la raison d’être de l’objet déplace son signifié, il est également vrai que leur stricte restitution permet à l’œuvre finale de se constituer comme un écran sur lequel les projections mentales ou les divagations oniriques du spectateur peuvent être projetées. C’est à ce moment que nait l’envie de s’emparer du travail de l’artiste, de le prolonger. Florent Gilbert opère donc une transsubstantiation qui n’a rien de sacré. Il s’approche de l’objet après l’avoir réduit à un cas d’étude, à une matière brute prêt-à-manipuler – grâce à des gestes qui témoignent d’une certaine ironie, qui se libèrent dans une moquerie légère mais précise. La simple mise à nu des éléments qui constituent l’œuvre sert donc à souligner le besoin d’une neutralité qui en définitive ne peut jamais être atteinte mais qu’il faut évoquer, afin de questionner la puissance des symboles dans la culture de la personne qui regarde. Et qui attend.

 

Michela Alessandrini, mai 2016