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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2015

Corentine Le Pivert & Nicolas Gérot

MÀJ 18-07-2016

Corentine Le Pivert & Nicolas Gérot
 
Tout près, loin du monde


par Raphaël Brunel

 

« Nous partons demain pour un long voyage / Horizons lointains sans un seul bagage / Est-ce que tu es prêt pour cette odyssée ? / Nous ne reviendrons peut-être jamais / Je veux voir par le hublot les dessins des constellations, les lumières de Mars et de la voie lactée… »

C’est par ces paroles que débute, sur un rythme electropop vaporeux et atmosphérique, la chanson RF-Y 162 (1) du groupe Super Crayon composé de Corentine Le Pivert et Nicolas Gérot. Elles annoncent une expédition imminente vers des contrées sans frontières, aux confins de la galaxie, pleine de promesses et de découvertes. Elles laissent aussi transpirer les attentes et les doutes d’avant départ, l’excitation fragile de l’inconnu, la projection mentale de ses contours. A plus d’un titre, ce morceau pourrait cristalliser les différents ingrédients qui constituent l’univers du duo. Corentine Le Pivert et Nicolas Gérot ont entamé leur collaboration en 2010 alors qu’ils étaient encore étudiants à l’Ecole supérieure d’arts de Brest, par le biais d’abord de la musique puis rapidement sous la forme d’un projet artistique commun où se mêlent rêves d’exploration, storytelling, bricolage, science-fiction des années 1950 et une certaine improvisation.

En pionniers de leur propre imaginaire, se retrouvant sur des territoires vierges et hostiles, Corentine Le Pivert et Nicolas Gérot ont dû à plusieurs reprises parer à toutes éventualités en se confectionnant des abris de fortune où s’établir et créer, comme pour mieux investir le terrain. La cabane est ainsi un motif récurrent dans leur travail qui leur permet de ménager une zone autonome dans l’espace d’exposition, un lieu dans le lieu faisant office à la fois d’habitat, de studio d’enregistrement et d’atelier. Dans Octaèdre étoilé qui inaugure leur association, un refuge aux airs de maison américaine réalisé en carton accueille et regroupe dessins, disques vinyles, bandes dessinées, romans, machines à écrire, synthétiseurs, micros et autres pédales d’effets, comme si on assistait à un mouvement soudain de mise en commun des idées, références et outils de production. Deux concerts y furent donnés en hommage aux saisons : autonome-hiver et printemps-été. De manière un peu fortuite, la musique leur ouvrait le champ de la performance tout en leur permettant d’envisager leur pièce comme un film, avec ses décors, son scénario et sa bande originale. Les cabanes de Corentine Le Pivert et Nicolas Gérot renvoient bien sûr à ces espaces privilégiés de l’enfance, dans lesquels se déploient l’imaginaire comme les rêves de liberté et de lointain, où s’éprouve le défi de la construction, mais aussi à une histoire où pourraient se croiser Henry David Thoreau, Huckleberry Finn, l’architecture de réemploi, les sculptures des Frères Chapuisat, etc. Si un tel édifice suggère une quête d’isolement et de retrait du monde, celle-ci se voit ici nuancée par une dimension collective qui s’exprime autant par le fait de travailler à deux que par la rencontre, lors de moments live ponctuels, avec un public. On pense alors aux juke joints, ces baraques en tôles ou planches de bois dans lesquels la communauté afro-américaine du Sud des Etats-Unis se réunissait dans les années 1930 pour jouer et écouter du blues, pour boire et danser, et dont se sont inspirés des artistes tels que Sam Durant, Arnaud Maguet ou David Evrard.

Le travail de Corentine Le Pivert et Nicolas Gérot est aussi affaire de matériaux et de manipulations. Qu’elle prenne la forme de chanson pop ou de performances plus improvisées, leur musique se compose à partir de sons enregistrés et de boucles qui forment l’ossature du morceau sur laquelle la voix de Corentine Le Pivert vient parfois se poser. Cette logique de fragments et de récupération est également à l’œuvre dans leur pratique artistique qui s’attache à garder un côté amateur, à travailler avec les moyens du bord. Dans cette articulation, le dessin tient lieu de support de recherche où se formalisent, souvent de manière intuitive, les projets futurs, les pistes de réflexion ou de flânerie graphique. Partie intégrante d’une pratique volontiers incluante et nébuleuse, il s’exprime à travers des séries autonomes comme pour l’exposition « C’est déjà demain » à l'Artothèque de Brest ou s’intègre naturellement aux sculptures et installations des deux artistes, médiums parmi d’autres dans une approche do it yourself où se côtoient bois de palette, objets trouvés ou issus de leur quotidien et parfois réutilisés d’une pièce à l’autre. En modelant leurs récits et mythes personnels à l’aide d’éléments véhiculant déjà une histoire ou ayant eu plusieurs vies, leur mode opératoire rappelle celui du bricoleur décrit par Claude Lévi-Strauss qui s’appuyant sur un univers instrumental clos est toutefois en mesure de réorganiser et reconfigurer les données de manière empirique : « La poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu’il ne se borne pas à accomplir ou exécuter ; il « parle » non seulement avec les choses […] mais aussi au moyen des choses : racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur. Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi. (2) »  Une manière aussi pour les deux artistes de mettre en forme leurs rêves de lointain dans une extrême proximité, de les prolonger une fois le petit matin arrivé.

 

1. Pour écouter ce titre : http://supercrayon.bandcamp.com/album/rf-y-162
2. Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1967, p. 35.