retour à l'accueil

Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2015

Anaïs Touchot

MÀJ 16-11-2017

Anaïs Touchot est artiste comme Michel Onfray est philosophe : huit heures par jour, cinq jours par semaine, minimum. Et c’est consciencieusement qu’elle s’applique à la tâche.

Un tel constat pourrait paraître trivial pour ceux qui rêvent encore de la définition romantique d’artiste en génie incompris et tourmenté. Elle colle pourtant bien mieux à la réalité de ceux qui sortent d’Ecoles des Beaux-Arts : leur statut n’est ni valorisé, ni leur valeur rétribuée – et c’est sans relâche qu’ils doivent travailler afin de contribuer.

C’est la force de la volonté qui transparaît lorsqu’Anaïs Touchot produit une œuvre. Force physique de celle qui manie la masse pour détruire ; force mentale de celle qui sans cesse remet sur le métier son ouvrage. Si j’étais démolisseur n’est pas une performance. Ce n’est pas non plus une sculpture. C’est un moment qu’elle réitère régulièrement. Lors du montage d’une exposition, elle construit une cabane en bois. Le soir du vernissage, comme au CAN de Neuchâtel, elle la détruit. Puis, durant toute la durée de l’exposition, pendant les heures d’ouverture, elle reconstruit, seulement avec ce qui est là – avec les moyens du bord. Sans ajouter d’autres clous ou planches. Et, inlassablement, le soir venu, elle anéantit sa construction. Pour mieux lui redonner forme à partir du lendemain. Bien-sûr, Anaïs Touchot prend beaucoup de plaisir à faire évoluer la structure qui se déploie continuellement ; extérieurement, on peut néanmoins percevoir sa tâche comme celle d’un Sisyphe contemporain.

Mais que Sisyphe produit-il à chaque jour rouler une pierre en haut d’une montagne sans manquer de voir celle-ci rouler en bas de l’autre côté ? Rien vraiment ? Le travail sans relâche est d’abord dépense d’énergie. Et, dans le cas d’Anaïs Touchot, cette dépense permet non seulement une affirmation de valeurs mais aussi la possibilité de la rencontre. « Valeurs » : osons ce terme précisément car il est de si mauvais goût de l’évoquer à l’heure du libéralisme débridé. Lorsqu’elle a recopié, des heures durant, l’intégralité d’un catalogue IKEA avant de le faire imprimer sous forme de missel pour souligner le déplacement des rassemblements dominicaux de l’église aux hangars d’ameublement bon marché, sa production respirait l’attachement à des valeurs aujourd’hui has been : recherche, savoirs vernaculaires, mérite… Elle rejoint ainsi la nouvelle génération d'artistes plus ancrée qui émerge actuellement.

Sa production lui permet alors d’être rejointe par la grande majorité de la population, celle qui vit en dehors des capitales et ne va pas forcément visiter d’expositions. Ceux à qui, finalement, on n’a jamais vraiment expliqué le statut « d’artiste ». Eux reconnaissent son activité et l’acceptent car, comme elle effectue des horaires de bureau et qu’elle fournit un effort quantifiable alors « c’est bien du travail ». Anaïs Touchot a trouvé l’endroit où est possible la rencontre. C’est le cas lorsqu’elle demande aux personnes de son entourage breton de lui apporter des patates ou qu’elle construit une cabane, surtout en extérieur. « Avec les cabanes, tout le monde raconte sa petite histoire. » Une relation plus personnelle peut alors se tisser à partir d’une anecdote partagée.

Ce motif de la cabane n’est pourtant pas anodin. Outre son caractère respectueux de l’environnement avec ses matériaux recyclés et sa réalisation avec une grande économie de moyens, elle porte en elle-même la grande interrogation de notre siècle. Nous évoquions le philosophe de l’ouest de la France ; celui-ci a récemment publié un essai sur la vie de Thoreau, un penseur américain s’étant justement reclus dans une cabane au fond des bois. Eux, comme les œuvres d’Anaïs Touchot, posent la question de la possibilité de vivre une vie alignée au sein d’une société de plus en plus cadastrée. Comment « vivre une vie philosophique » en habitant dans une mégalopole ? Cette question, profondément liée à celle des libertés, doit vraiment faire peur ; en témoigne la menace de destruction qui a planée sur les cabanons de Saint Brieuc (pourtant porteurs de l’Histoire des premiers congés payés) et inquiète toujours ceux des pêcheurs provençaux.

Les œuvres d’Anaïs Touchot sont toujours réalisées à l’échelle de l’Homme et favorisent les relations que celui-ci entretient avec ses semblables. Celles qu’elle a produites – non sans mal – en Colombie n’échappent pas à cette règle. Tout commence avec une invitation à effectuer une résidence dans les Caraïbes colombiennes. Dès son arrivée, son statut de femme – qui plus est, blanche – la transformait tout autant en proie facile qu’en être n’ayant que peu de chance d’être pris au sérieux. Toute création devenait extrêmement compliquée ; à l’exception d’un sentiment féministe qui pour la première fois devait prendre une forme plus militante. Comment ménager une rencontre quand on doit rester confiné par sécurité ? Comment produire lorsqu’il n’y a pas de matériaux à récupérer car ils le sont déjà par des personnes dont c’est le métier ? Comment trouver un sujet qui touche les gens par delà les différences culturelles ?

Anaïs Touchot perçoit dans la musculation une voie qui ouvre des pistes de réponses. Son analyse du fitness est particulièrement fine : regarder les corps, au delà d’être une question de statuaire, est une préoccupation mondiale. C’est aussi un des rares endroits où une femme peut faire preuve de virilité. L’idée d’ouvrir un club de sport commence à germer : virilité autorisée, solidarité, amitié, cohésion y sont sans cesse soulignés. C’est à ce moment qu’on lui propose de donner une conférence. Elle y arrive avec des t-shirts qu’elle a floqués dans l’idée de créer un groupe. Les participants les enfilent, une discussion autour de l’amour, du fitness et de l’art commence puis évolue vers un atelier de construction de matériel de gymnastique : l’universidad del amor, un club de musculation mobile, accessible à tous et gratuit, est né.

A partir de matériaux trouvés – bois flottés, boîtes de conserve, pneus, briques, agglomérés… – s’érigent bancs de musculation, haltères, poids… Ce club a pris forme dans différents endroits et, en premier lieu, lors de la Foire d’art contemporain de Barranquilla. Chaque fois, des visiteurs s’arrêtaient, enfilaient la tenue et s’adonnaient à l’exercice. Le plus beau résidait toujours dans l’entraide et la recherche du meilleur mouvement sur ces appareils imaginés pour des fonctionnalités à trouver précisément plus tard. La dernière occurrence en présence de l’artiste a eu lieu dans un garage en plein air, au milieu de son village d’accueil, bien loin du milieu de l’art ! Durant un week-end entier, les rebus sont devenus objets d’échanges, le garage est devenu lieu de vie ; ensemble, ils ont créé les formes d’amour qu’ils cherchaient à partager.

Bienveillance. C’est le terme qui convient lorsqu’on en vient à décrire ce qui emplit le regard de l’artiste. Surtout lorsqu’elle intervient dans un cadre scolaire ; ce qu’elle fait régulièrement. L’ancienne génération voit bien sûr le délitement de ses structures lorsqu’elle observe la génération Z, née après le tournant du millénaire. Anaïs Touchot, elle, y décèle un grand désemparement : pourquoi passer son bac quand on veut suivre une filière artisanale ? Pourquoi de longues études et devenir polyglotte quand on répète qu’il n’y a plus de travail et que l’on sera vite remplacés par des robots ? Comment avoir une vie où la bonne ambiance règne même (et surtout !) là où on gagne de l’argent ?

Plutôt que de juger la maturité ou la capacité de concentration de ces jeunes, Anaïs Touchot a décidé de leur créer un centre de bien-être, « un espace qu’ils peuvent s’approprier, sous leurs responsabilités et en parfaite autonomie. » Sculpture en fauteuils de massages, peintures reprenant des schémas de réflexologie plantaire, cible plantée de clou façon vaudou surnommée « chômage »… Autant de pistes pour favoriser leur imagination et l’appropriation de leur corps. C’est d’ailleurs intuitivement que l’artiste utilise les dernières découvertes neuroscientifiques : plutôt que de leur montrer des chatons (ce qui provoque irrémédiablement un lâcher d’endorphine), elle peint le mot, permettant aux collégiens de donner eux-mêmes la forme de ce qui les contente. Sa dernière installation se veut « passerelle entre le corps et l’esprit ». Or, cette réconciliation chair / mental n’est-elle pas le challenge principale du XXIe siècle ? La seule issue possible pour une génération si connectée à la technologie de se reconnecter au corps de l’autre… et, ainsi, à ses aspirations ?

CHARLOTTE COSSON & EMMANUELLE LUCIANI, janvier 2018 

Anaïs Touchot is an artist the way Michel Onfray is a philosopher: eight hours a day, five days a week, minimum. And she addresses the task in a conscientious way.
Such an observation might seem trivial for those still dreaming about the romantic definition of the artistic genius who is misunderstood and tormented. This definition tallies much better, however, with the reality of students graduating from Schools of Fine Art: their status is not promoted, and their value is not remunerated—and they have to work unflaggingly in order to make their contribution.
It is strength of will that shows through when Anaïs Touchot produces a work. The physical strength of a woman handling a mass in order to destroy; and the mental strength of a woman who is forever improving her work. Si j’étais démolisseur is not a performance. Nor is it a sculpture. It is a moment which she regularly repeats. While an exhibition is being put up, she constructs a wooden hut. On the evening of the opening, as at the CAN in Neuchâtel, she destroys it. Then throughout the exhibition, during opening hours, she reconstructs, only with what is there—with whatever is to hand. Without adding more nails or planks. And when evening comes, she relentlessly demolishes her construction. The better to give it back a form on the morrow. Needless to say, Anaïs Touchot derives a great deal of pleasure from developing the structure which is continually evolving: outwardly, we can nevertheless see her task as being like that of a contemporary Sisyphus.
But what did Sisyphus produce every day when he pushed a rock to the top of a mountain only to see it roll back down the other side? Really nothing? Tireless work is first and foremost an expenditure of energy. And, in Anaïs Touchot’s case, this expenditure permits not only an assertion of values but also the possibility of an encounter. “Values”: let us dare to use this word, because it is in such bad taste to bring it up in an age of unbridled liberalism. When, for hours on end, she recopied an entire IKEA catalogue before having it printed in the form of a missal to underscore the move of Sunday church gatherings to sheds full of cheap furniture, her output smacked of an attachment to nowadays ‘has been’ values: research, vernacular knowledge, merit…
Her production thus enables her to be joined by much of the populace, people living outside capitals who will not necessarily visit exhibitions. Those to whom, in the end of the day, nobody has ever really explained the status of “artist”. These people recognize her activity and accept it, because, as she keeps to office hours and makes a quantifiable effort, then “it is definitely work”. Anaïs Touchot has found the place where encounter is possible. This is the case when she asks people in her Breton entourage to bring her potatoes, or when she builds a hut, especially outdoors. “With huts, everyone tells their own little story.” So a more personal relation can be woven based on a shared anecdote.
But this hut motif is not insignificant. In addition to its environment-friendly character, with its recycled materials and is construction involving very spare means, it carries within it the great question of our century. We referred above to the philosopher from western France; he recently published a book about the life of Thoreau, an American thinker who, it just so happens, shut himself away in a hut deep in the woods. Like Anaïs Touchot’s works, they raise the question about the possibility of living a synchronized life within an ever more registered and charted society. How can you “live a philosophical life” when you live in a megalopolis? This question, which is deeply linked with that of freedoms, must really be scary; this is attested to by the threat of destruction that floats over the huts of Saint Brieuc (nevertheless witnesses of the History of the first paid holidays) and still worries the huts belonging to fishermen in Provence.
Anaïs Touchot’s works are invariably made on a human scale, and encourage the relations which Man has with his peers. The ones she produced—not without problems—in Colombia do not dodge this rule. Everything started with an invitation to take up a residency on the Caribbean shores of Colombia. As soon as she arrived, her status as a woman—and a white woman, to boot—turned her just as much into an easy prey as into a being with little hope of being taken seriously. All creative work became extremely fraught; with the exception of a feminist feeling which, for the first time, would take a more militant form. How are you meant to arrange a meeting when you have to stay shut away for safety reasons? How can you produce things when there are no materials to be retrieved, because they have all already been retrieved by people plying that trade? How can you find a subject which affects people beyond cultural differences?
Anaïs Touchot sees in body-building a way which opens up avenues of responses. Her analysis of fitness is especially subtle: over and above being a question of statuary, looking at the body is a worldwide preoccupation. It is also one of the rare places where a women can show virility. The idea of opening a gym started to take shape: authorized virility, togetherness, friendship and cohesion were forever being emphasized. It was at that moment that it was proposed that she give a lecture. She arrived with T-shirts which she had flocked, with the idea of creating a group. The participants put them on, and a discussion about love, fitness and art got underway, and then grew into a workshop where gymnastic equipment was made: l’universidad del amor, a mobile body-building club, accessible to one and all, and free of charge, came into being.
Using found materials—flotsam and jetsam, tins, tyres, bricks, composite materials—exercise benches, dumb-bells, and weights were all produced. This club took shape in various places and, first and foremost, during the Contemporary Art Fair in Barranquilla. On each occasion, visitors stopped, put on the club outfit and got down to exercising. The most rewarding factor was always people helping one another and finding the best exercises on that equipment conceived for functions which would, it so happens, be found at a later date. The last occasion, in the artist’s presence, took place in an open air garage, in the middle of the village hosting it, well removed from the art world! For a whole weekend, enigmas became objects of barter, and the garage became a living place; together, they created forms of love which they tried to share.
Kindliness. This is the appropriate word to use when you describe what fills the artist’s gaze. Especially when she works in a school setting, which is something she does regularly. Needless to say, the old generation sees the its structures being split when it looks at Generation Z, born on the cusp of the millennium. Anaïs Touchot, for her part, detects a great confusion there: why take your baccalaureat exams when you’re going to become a craftsman? Why undertake lengthy studies and become a polyglot when you’re forever being told that there’s no work anymore, and you’re going to be quickly replaced by robots? How are you going to have a life where a nice atmosphere rules even (and above all!) precisely where people are earning money?
Rather than passing judgement on the maturity of these young people and their capacity to concentrate, Anaïs Touchot decided to create a well-being centre for them, “a space which they can appropriate for themselves, and which they are responsible for, in perfect autonomy.” Sculpture in the form of massage chairs, paintings borrowing foot reflexology diagrams, a target riddled with nails, voodoo-fashion, nicknamed “unemployment”… All so many ways of encouraging their imagination and the appropriation of their bodies. It is, incidentally, on the basis of hunches that the artist uses the latest neuro-scientific discoveries: rather than showing them kittens (which inevitably causes endorphin to be released), she paints the word, permitting college students to themselves come up with the form which satisfies them. Her latest installation is intended to be a “bridge between body and mind”. So is this flesh/mind reconciliation not the main challenge of the 21st century? The only possible way for a generation so connected to technology to re-connect itself to the body of the other… and thus to its aspirations?


CHARLOTTE COSSON & EMMANUELLE LUCIANI