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Documentation d'artistes diplômés de l'EESAB. 2011 - 2016

Alisson Schmitt

Norma, 2018

Velours de soie et broderie production Atelier-Sud, Gignac, 200x150cm,
Vidéo, noir et blanc, 1'50'', bande-son originale de Rémi Buffet,
Textes

  • Vue de l'exposition Katapeltes, MIR, Rennes, 2018 / crédit photo : Angèle Manuali

  • Détail

En 2017, je suis invitée par le collectif Uklukk à participer à l’exposition Katapeltes. Pour cette occasion, le Collectif attribut à chaque artiste un «objet catapulte» (petite cuillère, élastique, etc), base de nos contributions pour l’exposition. Je reçois la règle, métaphore, dans leur définition, de spatialisation et de mesure. Jouant avec le terme, je choisis d’imposer aux commissaires une «règle» consistant à suivre comme plan d’accrochage le placement des étoiles de la constellation de la Règle.

J’ai par la suite produit un tapis cartel reprenant la constellation, un film bande-annonce rassemblant les artistes participants et trois textes présents dans le catalogue sous forme de feuilletons.

Je suis invitée.

Nous sommes en l'an 2422 et la communauté plasticienne terrienne a depuis deux siècles déjà élu domicile au sein de la constellation de la Règle. Cet exil résulte d'une gentrification forcée et minutieusement mise en place par le Ministère de Gestion des Répartitions Spatiales au sein de la voûte astrale dite géophotographiée.

En effet, les constellations et astérismes visibles depuis la Terre ne signifient pas de réelles proximités entre ces amas d’étoiles, seule l’intensité lumineuse de celles-ci les rendent voisines depuis ce point de vue unique. Choisir d’instaurer une gestion des masses de population par constellation est un choix stratégique permettant aux Terriens de s’étendre toujours plus sous couvert de leurs antiques lectures du ciel.

C’est ainsi qu’après un débat mouvementé lors du cinquième congrès intergalactique des Unités Reconnues — excluant alors un grand nombre de représen-tants de populations vivantes, mais minoritaires — l’Unité Terrienne obtint la majorité concernant son projet d’établissement constellaire de ses aliens dans l’espace. Un coup de maître, il faut l’avouer, permettant de ranger, classer, ordonner, nommer Andromède, Céphée ou encore Cassiopée, les différentes catégories sociales tout en établissant une mixité sur le terrain grâce à la nature physique réelle des constellations.

J’habite dans la région de l’étoile μ Nor et je fréquente 147 autres catégories sociales et corps de métier alors que certains de mes contemporains vivent à des années-lumières. N'accédant qu’aux projections de leurs étoiles peut-être déjà mortes, je fantasme leurs existences depuis le hublot de mon atelier.

 

Projection.

Je suis de cette génération qui projette ses intentions plastiques comme on envisage le futur. Je ne parle pas d’imaginer quel sera l’univers dans 10, 100 ou 1000 ans, je parle de ne pas laisser les choses exister dans le présent. C’est un art où les formes sont privées de matière. Il n’en a pas besoin, on ne le montre pas, on l’envisage seulement.

Si j’évoque cet aspect de l’art d’aujourd’hui, c’est parce que ce à quoi j’ai a faire y est lié. Depuis la répartition constellaire, le ministre de la communication galacticoterrienne a cherché à mettre en place un réseau d’échanges d’informations précaire basé sur la correspondance dite “par trous de verres”. L’IVL (Information Vitesse Lumière), système fiable et abouti en vigueur, étant alors trop lent pour couvrir instantanément les distances séparant les astres d’une même constellation. Le couplage IVL/CTV (Correspondance par Trous de Ver) visait un échange de données significativement plus rapide, bien qu’incertain. En effet, les trous de ver, irrémédiablement instables, ne permettaient la restitution que d’une trentaine d'émissions pour cent. Le réseau fut alors délaissé par ses utilisateurs et le ministère pour devenir une voie de communication clandestine et obscure dont seuls quelques initiés de la “Catapulte” — nom donné aux balises d’émissions par trous de ver — avaient le secret. C’est ainsi que par un heureux hasard de probabilité, je reçus ce message.

 

E x p o s i t i o n .

C’était énoncé clairement et en toutes lettres.
Un concept revenu d'entre les morts. J'avais déjà lu à ce propos, mais je n'en garde que d'obscurs souvenirs. Il me semble s'agir d'un temps dédié à la rencontre entre une ou plusieurs personnes et des œuvres d'art, ou bien des œuvres d'art entre-elles ou des personnes entre-elles ... Que sais-je ? Historiquement, je situerais cette pratique active et effective entre le XVIIème et XXIème siècle terrien, mais encore une fois, je n'ai, à ce sujet, aucune certitude. La seule chose m'ayant marquée à l'époque de cette lecture était la chute soudaine de cette pratique, certainement balayée par l’éclatement spatial du monde et l’intégration des temporalités diférées en résultant.
J’étais excitée, mais songeuse. Il m’étais difficile de savoir s’il nous fallait agir dans la région de nos étoiles respectives ou si cela impliquait un quelconque déplacement. En examinant l’énigmatique liste de noms accompagnés de coordonnées spatiales, je cru comprendre que je n'étais pas la seule près de l'étoile μ Nor. Une autre personne s'y trouvait, en revanche, nous ne vivions pas sur le même astre ... Avait-elle reçu son message ? Était-il dans la même capsule que le mien ? Devais-je la rencontrer ? La CTV était instable, qui était donc au courant? Toutes ces questions me rendaient dingue.

Dehors, le ciel était glacé, d'un froid mortel. Je sais ce froid dans les chffres. Fiché dans la paroi, l'écran d'un petit thermomètre affiche la mesure, tandis que le régulateur stabilise l'intérieur de la station à 18°C et nous procure des temps chauds jusqu'à 27°C ; personne n'a donc jamais compris la présence de ces thermomètres atmospatiaux, indicateurs d'un environnement auquel nous n'accéderons jamais.